Comment Google entend contrer le discours de Daech

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Comment Google entend contrer le discours de Daech
Comment Google compte lutter contre la radicalisation sur Internet
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Pour dissuader les internautes d’aller visionner des vidéos de l’Etat islamique, Google a testé en début d’année une "méthode de redirection".

Google, Facebook et Twitter pourraient-ils être condamnés pour les attentats du 13 novembre ? Ce mardi, le tribunal fédéral d’Oakland, aux Etats-Unis, examine la plainte déposée par le père d’une victime américaine, Nohemi, tuée par "le commando des terrasses" alors qu’elle dînait à La Belle Equipe. Reynaldo Gonzalez reproche aux trois géants du Web d’avoir permis à l’organisation terroriste Etat islamique d’utiliser leurs outils pour attirer des membres, lever des fonds et diffuser une propagande extrémiste. 

Si l’action a peu de chance d’aboutir- il n’existe aucun lien concret sur l’implication de ces entreprises dans la commission des attaques - elle interroge sur le rôle actif ou passif des réseaux sociaux et des moteurs de recherche dans la lutte contre le terrorisme. Jusqu’à présent, les initiatives testées par Google se sont révélées relativement peu efficaces. Les vidéos de recrutement ou d’exécutions réapparaissent généralement quelques jours – voire quelques heures – après avoir été supprimées sous un autre compte. "Le problème, c’est qu’il n’existe aucun algorithme anti-djihad", assure à Europe1.fr Marc Hecker, chercheur à l’Ifri et auteur du rapport "Web social et djihadisme: du diagnostic aux remèdes". "C’est beaucoup plus facile pour un logiciel de repérer des seins et des fesses dans une vidéo que de distinguer un reportage de guerre d’une vidéo de propagande. Ça ne peut pas être automatisé."

Méthode de redirection. Conscient de cette difficulté, le think-tank de Google, Jigsaw, a testé en début d’année pendant huit semaines, un nouveau programme nommé "méthode de redirection" aux Etats-Unis. Le principe est simple : dissuader les internautes d’aller voir des vidéos de l’Etat islamique en leur proposant toute une série de contenus de contre-propagande, puisés dans l’immense vivier de Youtube. Des témoignages de repentis, des films sur les conditions de vie dans les territoires contrôlés par Daech, des prêches d’imams modérés…  "Cela part d’une observation : il y a beaucoup de demandes d’information en ligne sur Daech, mais il y a aussi beaucoup de voix crédibles sur Internet qui discréditent leur récit", explique dans Wired, Yasmin Green, qui dirige la recherche et le développement chez Jigsaw.

Concrètement, la méthode s’appuie sur un algorithme inspiré de ceux utilisés dans la publicité : 1700 mots clés - des noms de recruteurs ou des villes étapes sur la route pour le djihad - et requêtes à l’instar de "Fatwa pour le djihad en Syrie" - ont été identifiés. Dès qu’ils sont entrés dans le moteur de recherche, l’internaute obtient une série de vidéos dans les "contenus sponsorisés", comme pour n’importe quel ciblage marketing. Il ne se doute donc pas forcément que Google est derrière ces vidéos puisqu’elles ne sont pas étiquetées en tant que "vidéo officielle de contre-propagande".

Pour brouiller un peu plus les pistes, Jigsaw a d’emblée exclu toutes les vidéos de contre-propagande gouvernementales. Les contenus proposés sont exclusivement issus de la société civile, des voix plus facilement crédibles aux yeux des jeunes radicalisés. "Les personnes sensibles à l’idéologie de Daech ont souvent une tendance conspirationniste et ne font donc pas confiance au discours officiel", insiste le chercheur. En clair : le message est aussi important que le messager. Et Google semble l’avoir bien compris.

Prévention de la radicalisation. Si l’impact du programme est impossible à mesurer scientifiquement, Jigsaw assure que les premiers résultats sont très positifs : le taux de clic serait de 9% - contre 2 à 3% pour une bannière standard- et le temps passé devant une vidéo serait plus long que la moyenne. Reste à savoir à qui s’adresse cette "méthode de redirection" et surtout si elle peut avoir une influence réelle sur les départs pour le djihad ?

La plupart des personnes qui adhèrent aux thèses de Daech s’échangent des liens, les vidéos circulent sur les réseaux sociaux. Les moteurs de recherche jouent un rôle minime. Peu à peu, les personnes radicalisées ont appris à regarder les sources de vidéos. Vidéos, qui s’affichent par ailleurs, juste en dessous du contenu proposé par Google, il suffit donc de descendre sur la page pour trouver du contenu violent. "Nous ne sommes pas dans des programmes de déradicalisation mais de prévention de la radicalisation. Cette méthode peut avoir impact auprès des personnes qui ne sont pas encore enfermées dans une idéologie mais qui s’y intéressent", nuance Marc Hecker.

Ne serait-il pas plus efficace pour Jigsaw de donner aux autorités les adresses IP des personnes faisant régulièrement des requêtes jugées inquiétantes ? "Les plate­formes de réseaux sociaux comme Youtube ont la respon­sa­bi­lité de coopé­rer avec les requêtes louables du gouver­ne­ment (améri­cain), et des proces­sus sont mis en place pour y parve­nir", confie la firme à Wired. En clair : la coopération se fait au cas-par-cas. Et Google ne compte pas sacrifier le respect de la vie privée de ses internautes. Le système devrait être officiellement lancé aux Etats-Unis dans le courant du mois, et pourrait même être étendu à d'autres recherches, notamment sur les supré­ma­cistes blancs.