Sécurité routière : "il ne suffit pas de marquer les esprits"

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Sécurité routière : "il ne suffit pas de marquer les esprits"
Le nombre de morts sur les routes en France a enregistré une forte hausse en janvier. (Illustration)@ AFP
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La Sécurité routière tente une nouvelle fois de sensibiliser les Français aux dangers du volant. Un nouveau spot sera diffusé à partir de mercredi dans les cinémas.

INTERVIEW

Une musique à faire pleurer, des gendarmes émus qui racontent comment ils ont dû annoncer la mort d'un accidenté de la route aux proches de la victime… La Sécurité routière vient de présenter son nouveau clip de sensibilisation aux dangers de la route. Le spot sera diffusé à partir de mercredi dans les salles de cinéma, quelques jours après l'annonce d'une hausse de la mortalité routière pour le mois de janvier 2017.

Pour autant, ces campagnes de sensibilisation ont-elles un impact réel sur le public et surtout induisent-elles un changement de comportement ? Éléments de réponse avec Jean-Pascal Assailly, chercheur à l'Ifsttar (l'Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux) et expert pour le Conseil national de la sécurité routière.

Comment mesurer l'impact d'une campagne de la Sécurité routière ?

C'est compliqué. Chaque campagne de sensibilisation est testée dans le mois qui suit sa diffusion. Une enquête d'opinion évalue le nombre de personnes ayant vu la campagne et celles qui la retiennent, mais il est difficile de savoir si cela va avoir un impact sur le nombre de morts sur les routes. 

Toutefois, les chercheurs qui se penchent sur les effets des campagnes de sensibilisation ont constaté que celles-ci fonctionnent si au même moment, la répression augmente, c'est à dire si l'on verbalise davantage. A l'inverse, si un État choisit d'augmenter le nombre de contrôles sans communiquer sur ces contrôles, l'impact est limité. Il faut une perception du risque.

Quels sont les types de campagnes menées en France ?

Jusque dans les années 1990, les campagnes françaises et celles menées en Europe du Nord pour la Sécurité routière, le tabac, ou le Sida étaient très différentes. Au Royaume Uni notamment, les vidéos de sensibilisations étaient offensives, alors qu'en France, les spots, plus artistiques, étaient aussi plus mous. A partir des années 1990, la Sécurité routière française change de style de campagnes s'appuyant sur l'exemple anglais. Car outre-Manche, le nombre de morts sur les routes est deux fois moins important qu'en France. (En 2015, c'est encore le cas. Avec en France 54 morts sur la route pour 1 million d'habitants contre 29 au Royaume Uni)  

Aujourd'hui, la Sécurité routière française mise sur des campagnes chocs. Elle montre les accidents, l'impact sur les corps et plus récemment les conséquences pour les proches et la vie des gens. Il s'agit aussi de responsabiliser les automobilistes.

  

Est-ce que cela a fonctionné ?

Les campagnes qui choquent, attisent la peur ou le dégoût ont l'avantage de marquer. Dans une société déjà remplie d'informations, cela permet au message de passer. Mais cela n'est pas suffisant pour entraîner une modification de comportement. Les recherches en psychologie ont par ailleurs montré que cela pouvait créer des réponses parallèles. Ainsi, si on laisse une personne face à un sentiment de peur, de dégoût, de culpabilité et si elle ne se sent pas capable de changer, alors elle peut avoir tendance à chercher à gérer sa peur plutôt que de changer son comportement. Elle va mettre en place des mécanismes de défense, comme le déni. Elle se dit : "cela n'arrivera pas car je maîtrise mon véhicule", elle relativise ou elle décrédibilise la source d'information.

Quelles sont les solutions ?

Il ne suffit pas de marquer les esprits. Pour permettre un changement de comportement, il est conseillé d'envoyer des messages très pratiques, c'est à dire expliquer aux automobilistes comment faire pour éviter les comportements dangereux. Par exemple, pour inciter les jeunes à éviter de rentrer avec une personne qui a bu de l'alcool, il faut leur proposer des alternatives, des conseils. En cela, la campagne "C'est qui Sam", lancée en 2005, qui conseillait de désigner un conducteur qui ne boit pas, était intéressante, car elle apportait une solution concrète.

 

Est-ce que l'humour est plus efficace que les images chocs ?

Pour faire passer le message, c'est une bonne façon de faire. Une vidéo humoristique ne va pas générer de mécanisme de déni. Pour autant, si elle n'est pas accompagnée de solution, cela va se résumer à quelques minutes de rire.

De plus en plus de spots de sensibilisation sont conçus par des réalisateurs célèbres ou font intervenir des célébrités. En 2014, l'acteur Pio Marmaï jouait ainsi un homme rongé par la culpabilité après avoir tué un homme alors qu'il écrivait un sms au volant...

Encore une fois, cela peut aider pour la réception du message. C'est le phénomène des mentors, de l'identification. Si l'on aime bien quelqu'un, si l'on admire quelqu'un, on va pouvoir s'identifier. Mais cela ne marche pas à chaque fois.  Et par définition, une campagne de sensibilisation ne va pas toucher tout le monde.