Bac philo 2017 : les corrigés des sujets en série ES

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Bac philo 2017 : les corrigés des sujets en série  ES
"La raison peut-elle rendre raison de tout ?" et "Une oeuvre d’art est-elle nécessairement belle ?" sont les deux sujets sur lesquels ont planché jeudi les élèves de ES.@ AFP
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Les élèves de Terminale ES ont-ils été inspirés par les sujets du bac de philo 2017 ? Anne-Laure Thessard, doctorante en philosophie à la Sorbonne-Paris IV, fait la correction "à chaud" des sujets de dissertation qui leur a été proposés.

BAC

Quelque 121.000 lycéens de filière économique et sociale ont planché jeudi sur l'épreuve de philosophie du baccalauréat 2017. Au choix, ils avaient deux sujets de dissertations : "La raison peut-elle rendre raison de tout ?" et "Une oeuvre d’art est-elle nécessairement belle ?". Quelles sont les problématiques ? Quels étaient les pièges à éviter pour éviter le hors sujet ? Quels étaient les auteurs à citer ? Y a-t-il une référence à l'actualité à glisser ? Anne-Laure Thessard, doctorante en philosophie à la Sorbonne-Paris IV, livre pour Europe 1 sa correction à chaud.

 

Sujet 1 : La raison peut-elle rendre raison de tout ?

 

  • Les notions à aborder

"A priori, la raison permet d’analyser le monde, c’est-à-dire de décomposer toutes les données de l’expérience vécue afin d’ériger des règles, des concepts, des principes et des théories permettant de comprendre la réalité dans laquelle nous évoluons. En ce sens, la raison a vocation à établir des propositions scientifiques et à s’approcher, voire à conquérir la vérité. Emmanuel Kant se posait d’ailleurs la question suivante : "que m’est-il permis de connaître ?"  En effet, la raison permet-elle de rendre raison de tout ? Tout ce que nous percevons est-il réductible à l’analyse ?

Dans sa critique du rationalisme métaphysique, Emmanuel Kant postulait que seul le monde phénoménal, c’est-à-dire le monde tel qu’il m’apparaît dans l’expérience vécue, peut servir de pierre de touche à l’analyse de la raison. Ainsi, les questions métaphysiques ne sauraient être réductibles à l’analyse, puisque nous n’en concevons aucune expérience analysable.

Pour autant, toute expérience vécue n’est pas nécessairement éligible à l’analyse de la raison comprise comme source de connaissance totalisante. Pascal écrira d’ailleurs que "Le coeur a ses raisons que la raison ignore". Il s’agit donc de distinguer la raison rationaliste, des mobiles, penchants, tendances, préférences qui sont des raisons d’agir, d’aimer et de créer. Les émotions qui guident l’amour ou l’art sont dans une certaine mesures analysables, mais il n’est pas possible de les réduire à l’analyse. En outre, en amitié, en amour, devant une oeuvre d’art, il y a quelque chose qui échappe, quelque chose qui m’est dévoilé en même temps qu’il reste voilé, comme l’expliquait notamment Heidegger au sujet de l’Être."

  •  Les pièges à éviter

"L’un des pièges serait de confondre "raison"/"vérité" et ainsi de réduire la question à celle de la vérité. Il s’agit aussi de ne pas confondre "exercice de la raison" et "dogmatisme", détaille la doctorante.

  •  Les auteurs qu’il fallait citer

"On peut citer Kant, Pascal, Heidegger, mais aussi Karl Popper et sa critique du positivisme scientifique, Maurice Merleau-Ponty pour sa phénoménologie de la perception, etc".


  • La référence évidente à l’actualité

"Souhaiter "rendre raison de tout", c’est aussi vouloir maîtriser absolument l’imprévu, les risques. Mais par définition, l’imprévu est "imprévisible". Bien qu’on puisse expliquer les accidents, les maladies, les catastrophes écologiques, les attentats ; bien qu’on puisse établir des dispositifs permettant de "prévenir", il n’est pas possible de "prévoir" absolument tout phénomène sortant de la trajectoire qu’on juge souhaitable. En ce sens, le risque est incompressible : sans prise de risque l’action est inenvisageable", souligne Anne-Laure Thessard.

Sujet 2 : Une œuvre d’art est-elle nécessairement belle ?

 

  • Les notions à aborder

"De prime abord, est qualifié "d’art" une oeuvre, une production de l’esprit, dont on estime qu’elle est belle. Mais à qui fait référence ce “on” ? S’agit-il d’un jugement de goût relatif à chacun ? Dans ce cas, comment se mettre d’accord sur la beauté d’une oeuvre ? Et alors, serait-ce la quantité qui permet d’établir un jugement esthétique ? Ou alors, “on” fait-il référence à un critère préétabli et préexistant à tout jugement esthétique individuel ? Dans ce cas, sur quel critère absolu, sur quel principe fonder le beau ?

Dire d’une oeuvre qu’elle est nécessairement belle reviendrait à affirmer qu’il existe des critères a priori permettant de statuer sur la valeur esthétique d’une proposition artistique. Cela signifierait donc qu’on pourrait établir scientifiquement, selon un principe de nécessité, la beauté d’une oeuvre. Deux raisons principales s’y opposent : la beauté n’est pas en elle-même quantifiable ; l’essence de l’art consiste à proposer des visions sublimées, alternatives, désintéressées d’un monde quantifiable, mesurable, normé.

Finalement, se confronte une vision absolue du beau telle que le conçoit Platon pour qui l’on peut dire d’une marmite qu’elle est belle, si elle est fidèle à l’idée de marmite conçue dans le monde intelligible. Et la vision d’Emmanuel Kant pour qui le beau est davantage un sentiment propre au sujet. Pourtant, ce jugement esthétique a pour, Emmanuel Kant, une valeur universelle, dans le sens où l’oeuvre d’art est désintéressée, c’est une finalité sans fin qui permet de concevoir une "subjectivité universelle". Emmanuel Kant écrira d’ailleurs "est beau ce qui plaît universellement sans concept", détaille la doctorante.


  •  Les pièges à éviter

"Il ne fallait pas confondre "art" et "technique" : l’art requiert, le plus souvent, de la technique, mais il la dépasse. Il ne fallait pas confondre "vérité" et "jugement esthétique".

  •  Les auteurs qu’il fallait citer

"Pour ce sujet, on pouvait citer Platon, Kant, mais aussi Hegel, Nietzsche, Benjamin", précise Anne-Laure Thessard.

  •  La référence évidente à l’actualité

"L’industrie de la musique et du cinéma génèrent beaucoup de bénéfices. Concrètement, si l’on reprend l’idée de Kant, on peut se demander si ce qui "est beau (est) ce qui plaît universellement sans concept", c’est-à-dire si l’art, tel qu’il est médiatisé, rend compte de ce que l’humain peut éprouver de plus beau dans son ressenti esthétique et artistique ? L’industrie contemporaine de l’art est foncièrement soumises à des impératifs utilitaristes. Une nouvelle question serait alors "l’industrie de l’art a-t-elle pour fonction de produire nécessairement du beau ?".