Apprendre à écrire sur un clavier, un danger pour les enfants ?

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Apprendre à écrire sur un clavier, un danger pour les enfants ?
@ Maxppp
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Après les Etats-Unis, c'est au tour des petits finlandais d'apprendre à écrire sur un clavier d'ordinateur. Qu'en pensent les pédagogues ? 

L’initiative finlandaise. Recopier minutieusement les lettres de l’alphabet sur son cahier d’écolier : un souvenir douloureux pour les uns, plein de nostalgie pour les autres. Une tâche dont se passeront bientôt les élèves finlandais. A partir de 2016, fini les cahiers d’écriture et les stylos, place au clavier d’ordinateur pour apprendre l’écriture. Une initiative inspirée de l’exemple américain : depuis cette année, 45 Etats américains sur 50 ont décidé de rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnelle. 

Mémoire et lecture en danger. Cet abandon comportent-ils des risques pour les enfants ? Les spécialistes français sont nombreux à tirer la sonnette d’alarme. Plusieurs conséquences en découleraient, selon eux. 

La première concerne la mémoire. Danièle Dumont, enseignante en pédagogie de l’écriture, explique à Europe 1 : “de nombreuses études l’ont montré, le fait d’écrire à la main permet de mieux mémoriser ce que l’on écrit, on ne mémorise pas au clavier”. Autre conséquence pour l’enseignante : un perte de la qualité de réflexion, l’écriture à la main étant bien plus propice à la réflexion qu’un clavier d’ordinateur. 

L’autre enjeu à souligner est primordial : apprendre l’écriture au clavier, c’est prendre le risque de moins bien apprendre à lire. Alain Bentolila, professeur de linguistique à la Sorbonne *, précise à Europe 1 : “seul le tracé des mots sur une feuille de papier nous permet de prendre conscience de la combinaison des lettres et des mots. Nous apprendrons moins bien à lire si on abandonne l’écriture manuelle”. Enfin, et toujours selon, Alain Bentolila, “avec le clavier, on se passe d’un apprentissage essentiel, la motricité fine”. “C’est une affaire très particulière, où l’on apprend à maitriser le mouvement de sa main. La pensée accompagne alors tranquillement sa main qui écrit, ce que l’on ne peut pas faire à l’ordinateur”, poursuit-il. 

Au-delà de l’apprentissage. Au-delà des risques à court-terme pour ces enfants, les experts mettent en garde sur d’autres risques. Pour Danièle Dumont, “abandonner l’écriture manuscrite, c’est abandonner la liberté d’expression” : “si vous écrivez sur un clavier d’ordinateur, c’est que vous êtes connecté à une machine. Or, on peut toujours vous déconnecter, vous couper le courant, par exemple. Et si la personne ne sait écrire qu’au clavier, elle ne pourra plus communiquer, c’est très grave”. Alain Bentolila ajoute : “on va ôter à ces enfants un outil majeur qui est proprement humain et qui nous distingue des grands singes bonobos : laisser une trace d’eux-mêmes sur une feuille et à destination de quelqu’un d’autre.”

Des positions alarmistes à relativiser ? Ce discours est-il trop alarmiste ? Tous les spécialistes ne sont pas aussi catastrophés. Roland Jouvent, psychiatre à la Pitié-Salpêtrière est l’un d’entre eux. Pour lui, le processus est de toute façon inéluctable, et s’incrit dans l’Histoire des évolutions technologiques : “la première génération qui est passée de l’encrier à la machine à écrire a dû aussi être confrontée à des difficultés. C’est vrai que c’est un changement complet de passer au tout clavier mais le cerveau est très plastique, il s’adaptera. D’autres substituts se mettront en place pour organiser les connaissances”. La position française n’est pas une surprise pour lui : “on est un pays de culture littéraire, c’est normal que l’on résiste plus que les pays anglo-saxons, après, il faut un double apprentissage pour que les gens puissent s’adapter”. 

Et en France ? Pour autant, le tout clavier n’est pas du tout à l’ordre du jour en France. Contacté par Europe 1, le ministère de l’Education Nationale assure qu’il n’est pas question d’abandonner l’écriture manuelle, “tout simplement parce qu’elle est indissociable de l’apprentissage de la lecture”. “Ce qui ne veut pas dire que l’on ne s’intéresse pas au numérique”, s’empresse d’ajouter le ministère. 

* Alain Bentolila, Comment sommes-nous devenus si cons, éd. First, 2014