Alain Corbin : "le silence n'est pas seulement une absence de bruit"

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Il sort un ouvrage sur le silence mais Alain Corbin, historien, a bien voulu prendre la parole au Micro d'Europe 1 samedi aux côtés d'Anne Sinclair.

INTERVIEW

Alain Corbin a 80 ans et - il l'avoue -, "pas de portable", plutôt satisfait de ne pas être dérangé par d'éternelles sonneries. Connu pour être "l’historien des sens et des sensibilités", il a écrit sur le corps, le bruit, l’odorat, le toucher, la sexualité, la pluie ou l’arbre et maintenant sur... le silence. Il publie Histoire du silence aux éditions Albin Michel. L'ouvrage recense, notamment à travers les arts, les différentes formes de silence et leur signification. Vaste sujet qui ne se cantonne pas, selon sa propre définition, à "l'absence de bruit" et dont il parlé avec Anne Sinclair, samedi matin sur Europe 1.

L'importance de savoir se taire. Le silence est "multiple", selon l'historien. Il peut signifier paix, bonheur, peur comme ennui. Mais il explique que chaque période a une façon de concevoir le silence. "Dans les siècles passés, le silence était une richesse, le moyen d’approfondir son Moi, de méditer, se ressourcer. Le silence du 17e siècle était destiné à l’oraison, à l’écoute de Dieu". Le spécialiste indique aussi que "depuis la moitié du 16e siècle, dans la société de cour, prendre la parole est un risque, se taire est plus prudent voire bénéfique. Le Roi, comme toute personne qui a le pouvoir, dit Fénelon, doit se taire. On n’imagine pas les grands de la cour parlant à tort et à travers." S'il est important de savoir parler, il l'est encore plus de savoir se taire.

Le silence de la nature. Aujourd'hui, avec la frénésie de la ville, des communications, la nature serait-elle le dernier ancrage du silence ? Il y a du vrai, selon l'historien. "Les marcheurs des sentiers de grande randonnée, c’est le reflet du siècle précédent. Mais ils ne cherchent peut-être pas la même chose", nuance-t-il, en y voyant davantage un besoin de "déconnexion" ou d’oubli de certains bruits qui n’existaient pas auparavant. Pour autant, il ne croit pas que les villes soient plus bruyantes qu’autrefois, à l'époque des crieurs ou des ateliers dans les étages.

Les silences intermittents d'aujourd'hui. De nos jours, les bruits de fond sont partout, des magasins aux ascenseurs. Mais il existe aussi une intolérance au bruit. Par exemple, on n’accepte pas que" son voisin de TGV parle, fasse de bruit alors que c’était même de la politesse de s’adresser a son voisin auparavant." Pour l’historien, les enfants du 21e siècle ont davantage peur du silence. "Dans ma génération, on pouvait en profiter pour rêver, imaginer". Désormais, pense le spécialiste, les enfants "identifient le silence à l’ennui, à un arrêt du rythme."

Le Silence de la paix et de la mort. Le silence comme reflet de l'ennui... mais aussi de la paix. Alain Corbin renvoie à la Première guerre mondiale. "Dans ce vacarme effroyable de la guerre, le silence est celui de la paix, de l'interruption brutale de la canonnade. A la fois très inquiétant et rassurant." Ce peut être également le silence de la mort. Car la mort, c’est le silence. "Déjà, le silence de la chambre du malade est tragique. Je ne parle pas de chambre mortuaire et de la tombe..."

Le silence des silences. Et s'il doit y avoir un silence final, il y a ni plus ni moins que celui de la fin des temps. L'historien s’appuie sur un poème de Leconte de Lisle, où le vrai silence sera celui de la Terre. "Non seulement de tous ses habitants, mais aussi de sa matière même, qui en explosant deviendra poussière."