Une médecin au ministère de la Santé, un gage de réussite ?

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Une médecin au ministère de la Santé, un gage de réussite ?
Agnès Buzyn, jeudi, avant le Conseil des ministres.
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Hématologue reconnue et fine connaisseuse du système de santé français, la nomination d'Agnès Buzyn suscite néanmoins des réactions contrastées.

Au regard de son CV, le poste semble taillé sur mesure pour elle. Hématologue de renom, auteure de travaux reconnus sur la greffe de moelle osseuse et les leucémies mais aussi ancienne présidente de l’Institut national de lutte contre le cancer (INCA) et de la Haute autorité de Santé (HAS), Agnès Buzyn, qui vient d’être nommée ministre de la Santé, est à la fois une médecin et une scientifique respectée ainsi qu’une fine connaisseuse du système de santé français. Mais cela suffira-t-il pour mener à bien les innombrables chantiers qui l’attendent ?

Un accueil très favorable chez le personnel hospitalier… Pour certains acteurs de terrain, sa qualité de médecin-scientifique et sa connaissance du système de santé sont clairement des points positifs. À l’hôpital, notamment, où les mouvements sociaux se sont récemment multipliés pour dénoncer les conditions de travail du personnel soignant, les fédérations de salariés portent un regard optimiste sur la nouvelle ministre. "Sa connaissance des professionnels de santé est un atout", salue ainsi l’Ordre national des infirmiers. "Alors que Marisol Touraine a enchaîné les plans d’économies, Agnès Buzin a défendu l’intérêt des soignés à l’INCA puis à la Haute Autorité de Santé. Du fait de ses qualités humaines, elle devrait renouer des liens de confiance avec les professionnels de santé victimes de la précédente mandature", renchérit Thierry Amouroux, le Secrétaire Général du SNPI CFE-CGC, cité par infirmiers.com.

Elle saura rétablir une relation de confiance, d’écoute et de dialogue

Même son de cloche du côté de la Fédération de l’hospitalisation privée : "Elle est parfaitement au fait des enjeux et des défis à relever pour transformer et pérenniser notre système de santé". Ou encore à la Fédération hospitalière de France, qui assure dans un communiqué ne pas  "douter qu’elle saura rétablir une relation de confiance, d’écoute et de dialogue, avec la communauté hospitalière dont elle connaît l’engagement au service des patients et des résidents".

… Plus contrasté chez les médecins. Mais il n’y a pas qu’à l’hôpital où la nouvelle ministre devra apaiser les tensions. Durant le quinquennat précédent, les relations avec les médecins libéraux ont été houleuses, notamment autour de la question de la généralisation du tiers payant. Certes, le président de la République envisage de rendre cette mesure facultative. Mais dans le programme d’Emmanuel Macron, la suppression du numerus clausus pour augmenter le nombre d’étudiants en médecine, la volonté de transférer certaines tâches effectuées par les médecins aux infirmières ou encore sa proposition de remettre en cause la rémunération à l’acte inquiètent les médecins libéraux, qui y voient une potentielle concurrence. Et si les compétences d’Agnès Buzyn sont saluées dans la fonction publique, elles laissent sceptiques ces mêmes médecins libéraux. Comme chaque ministre "expert", Agnès Buzyn est accusée d’avoir une expertise limitée à son domaine de compétence.

Au moins, c'est un médecin avec un CV qui parle pour elle

La Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), premier syndicat chez les libéraux, se dit ainsi "inquiète" et assure que la nomination d’Agnès Buzyn "n’augure rien du bon", en raison des liens étroits entre la nouvelle ministre et le milieu hospitalier. "Nous n'avons pas d'a priori, juste peur de repartir sur la même base que les cinq dernières années, très hospitalo-centrées", prévient pour sa part le président du Syndicat des médecins libéraux, Philippe Vermesch, cité par legeneraliste.fr. "Au moins, c'est un médecin avec un CV qui parle pour elle. Nous espérons la rencontrer au plus vite pour lui exposer notre programme", commente, mesuré mais "prudent", le président de la Fédération des médecins de France, Jean-Paul Hamon.

Du côté des médecins généralistes, en revanche, l’accueil est bien plus favorable. Habituée des Congrès de la médecine générale, Agnès Buzyn avait, en 2016, appelé à donner plus de poids à la médecine générale dans le parcours de soin, voulant en faire "l’axe stratégique" de sa politique à la tête de la Haute autorité de santé. Partisane comme Emmanuel Macron d’une augmentation des maisons de Santé, son profil est reçu avec enthousiasme. Le président de MG France, Claude Leicher a ainsi salué "sa connaissance des dossiers aussi bien sur les soins que sur le plan organisationnel".

Une position ambigüe sur les lobbys. Quid, enfin, de ses relations avec l’industrie pharmaceutique ? Selon la base de données du gouvernement "Transparence santé", Agnès Buzyn n'a plus aucun lien avec des laboratoires privés. Cette dernière a, toutefois, participé aux conseils d'administration des laboratoires Novartis et Bristol-Myers Squibb entre 2009 et 2011, alors qu’elle était vice-présidente de l’Inca.

En 2016, Agnès Buzyn avait d’ailleurs tenu des propos très critiqués par plusieurs acteurs de la santé (dont Irène Frachon, à l'origine de l'affaire Mediator) sur les liens entre experts et industrie. D’après la nouvelle ministre, si un chercheur reçoit des fonds de la part de laboratoires, c’est un gage de compétence. "On peut se demander quelle va être l’expertise (des experts institutionnels indépendants ndlr), puisqu'ils ne participent plus ni aux essais thérapeutiques, ni aux conseils de direction. Se fait jour ainsi une différence entre des experts institutionnels qui n'ont plus aucun lien avec la recherche et les experts professionnels que nous ne pouvons jamais solliciter", avançait-elle devant le Sénat, fin mars 2016, critiquant l’obligation de déclarer tout lien d’intérêt instaurée en 2011 par la loi Bertrand.

Des médecins ministres, cela s’est déjà fait. L’histoire dira si le CV de la ministre de la Santé est un atout ou un handicap. Dans le passé, avoir été médecin n’a pas forcément été un gage de réussite pour un ministre de la Santé. Jean-François Mattei, pédiatre et ministre de 2002 à 2004, restera dans l’histoire comme celui qui n’a pas pris à temps la mesure de la canicule de 2003, qui a fait 15.000 morts en France. Philippe Douste-Blazy, cardiologue et ministre de 2004 à 2005, fut certes salué pour avoir imposé des économies de 10 milliards d’euros à l’assurance maladie sans faire descendre les personnels soignants dans la rue. Mais sa réforme de la tarification du système hospitalier, accusée de précariser l’hôpital, fait aujourd’hui l’objet de nombreuses protestations et mouvements sociaux à l’hôpital.

Seul Bernard Kouchner, gastro-entérologue et ministre de 2001 à 2002, semble encore aujourd’hui jouir d’une bonne réputation. Sa loi sur "les droits des malades et la qualité du système de santé", qui a permis notamment l'accès des patients à leur dossier médical, fait consensus autant auprès des patients que des médecins.