Marcel Campion, l'irrésistible chouchou de Paris devenu paria

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L'ENQUÊTE DU 8H - Après avoir laissé pendant des années les mains libres à Marcel Campion, organisateur de nombreuses fêtes foraines en région parisienne, la ville de Paris refuse désormais de le laisser ré-installer son village de Noël sur les Champs-Elysées.

L'ENQUÊTE DU 8H

Pourra-t-on encore manger des pommes d'amour et du nougat sur la plus belle avenue du monde en décembre ? Les forains sont attendus mardi après-midi au tribunal administratif de Paris, emmenés par Marcel Campion, qui conteste la décision de la ville de mettre fin au marché de Noël des Champs-Elysées. Depuis plusieurs semaines, le torchon brûle entre Anne Hidalgo, maire de Paris, et celui que l'on surnomme le "Roi des Forains", propriétaire de la Grande Roue, promoteur de la Foire du Trône et organisateur du village de Noël qui s'installe chaque fin d'année depuis 2008 entre le rond-point des Champs-Elysées et la place de la Concorde. Il faut dire qu'entre Marcel Campion et la mairie de Paris, le temps n'a pas toujours été au beau fixe.

Un homme de culot. Il est difficile, semble-t-il, de résister à cet improbable personnage, à son bagou et à son réseau, à son coté "filou mais attachant", comme le décrivent ceux à qui, pourtant, il a donné du fil à retordre. Les maires successifs lui ont toujours fait une place, même quand son insistance frôlait l'illégalité. En 1985, Marcel Campion prétend avoir en main l'autorisation de Jack Lang et installe ses manèges aux Tuileries. Un mensonge pour un pari gagnant : aujourd'hui la fête revient tous les étés. En 2000, Jean Tibéri le laisse monter sa Grande Roue à la Concorde, sans vraiment lui donner de date butoir. Deux ans plus tard, le manège est toujours là, et il faudra six mois pour négocier une première fois son démontage. "Et d'essayer de dire : 'les vacances ne sont pas finies, on reste encore un peu plus, on ne peut pas déménager'. C'était sans arrêt comme ça, et pas toujours commode", se souvient Lyne Cohen-Solal, à l'époque adjointe de Bertrand Delanoë.

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À la veille de l'an 2000, la Grande Roue s'installe sur la perspective historique qui relie l'Arc du Caroussel à la Grande Arche de la Défense, en passant par la Concorde, les Champs- Elysées et l'Arc de Triomphe. ©JEAN-PIERRE MULLER / AFP

La "complaisance" de la ville de Paris. Un homme difficile à gérer donc, et pourtant Paris lui a fait confiance pour son plus célèbre marché de Noël. D'abord parce que c'est lui qui en a eu l'idée ; il propose un projet clé en mains à Bertrand Delanoë qui ne veut pas y mettre un sou. Marcel Campion s'occupe de tout, et la ville récupère une petite redevance, sans jamais être très regardante sur le contenu. Le cahier des charges compte à peine deux pages, quand à Strasbourg il y en a quarante. À partir de 2009, Marcel Campion réussit aussi à imposer le retour de la Grande Roue chaque hiver. La Chambre régionale des comptes a même pointé "une certaine complaisance", comme lorsqu'il obtient d'installer un distributeur de billets, à deux pas du guichet, pour pouvoir imposer le paiement en liquide, tout cela sans concurrence ou presque. Il était le seul à pouvoir remplir les critères du dernier appel d'offres.

Et pendant tout ce temps, la mairie de Paris est restée silencieuse malgré la création en 2015 d'un Comité de sélection des exposants du marché de Noël, présidé par Anne Hidalgo en personne ou son représentant. En clair, les élus, très critiques aujourd'hui avec Marcel Campion, auraient pu écarter les commerçants qui ne répondaient pas aux critères de qualité, sauf qu'ils ne l'ont jamais fait. Il y a deux ans encore, en 2015, Anne Hidalgo ne cachait pas sa satisfaction à l'inauguration du marché de Noël : "Je suis très heureuse parce qu'il s'améliore d'année en année. Je vois plein d'étoiles dans tous les yeux et la Grande Roue est vraiment belle, très, très belle", déclarait-elle.

Entendu sur Europe 1
On a quand même l'impression qu'il y a un cadavre dans le placard

Et tout d'un coup, le divorce. Alors, pourquoi la fin de l'idylle ? Coup sur coup, la municipalité a pris en grippe le marché de Noël, la Grande Roue et même la Foire du Trône. Simple "hasard du calendrier", répond la mairie contacté par Europe 1. Mais l'explication se trouve peut-être dans les enquêtes en cours : la ville de Paris se retrouve à son tour mise en examen avec Marcel Campion pour "favoritisme". Au prochain Conseil de Paris, l'opposition centriste devrait mettre le sujet sur la table. "Pendant dix ans, il a lui-même développé le concept qu'il avait initié sans que la mairie lui dise quoi que ce soit. Pourquoi ce revirement ? Moi je dis qu'il y a quelque chose qui s'est passé entre les deux", pointe le conseiller municipal Eric Azière qui veut que l'Inspection générale épluche les contrats passés depuis 2008. "On a quand même l'impression qu'il y a un cadavre dans le placard".

Le dossier est sur le bureau du juge Renaud Van Ruymbeke. Et Marcel Campion, fidèle à son personnage entre charme et bluff, a fait parvenir, selon nos informations, aux policiers de l’Office anticorruption qui l'ont entendu cinquante tickets pour un tour de Grande Roue et quelques exemplaires de son livre Fêtes et merveilles du monde forain. Les officiers l'ont fait inscrire dans le dossier.