Macron - de Villiers : les coulisses d’un bras de fer inédit

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Macron - de Villiers : les coulisses d’un bras de fer inédit
Rarement un président n’a adressé publiquement une telle semonce à des responsables militaires après la sortie du général Pierre de Villiers.@ Michel Euler / POOL / AFP
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Le chef d’état-major des armées a rendu publique sa démission, après une opposition marquée à la politique budgétaire du président.

Il est l’homme qui a dit non à Emmanuel Macron. Le général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, a annoncé avoir remis sa démission dans un communiqué publié mercredi. En cause : un différend avec le président de la République quant à l’effort budgétaire demandé à la Défense pour clore l’année 2017. "Je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français aujourd’hui et demain, et soutenir les ambitions de notre pays", fait valoir Pierre de Villiers. C’est la première fois dans l’histoire de la Cinquième République qu’un militaire à ce poste claque la porte pour marquer son opposition aux décisions du chef de l’Etat.

Serrage de vis. Ce sont les annonces de Bercy en matière d’économies qui ont mis le feu aux poudres. Le 11 juillet Gérald Darmanin détaille dans une interview au Parisienson plan pour éviter à la France de dépasser les 3% du déficit public. Le ministre des Comptes public annonce que la Défense devra s’en tenir pour 2017 au budget voté sous la précédente majorité – 450 millions d’euros –, contraignant ainsi les armées à se serrer la ceinture pour économiser 850 millions d’euros afin de pouvoir rentrer dans les clous avant la fin de l’année. En commission de défense à l’Assemblée nationale, Pierre de Villiers, qui vient tout juste d’être renouvelé à son poste, laisse éclater sa colère : "Je ne me laisserai pas baiser comme ça !", lâche-t-il devant les députés selon des propos rapportés par Le Monde.

Une sortie applaudie par les industriels de l’armement et de nombreux officiers. À l’image du général Vincent Desportes qui réagit sur Europe 1 : "Il a eu raison ! Qui peut défendre les militaires et les armées ? Ça n'est certainement pas notre ministre qui, quelles que soient ses énormes qualités, est surement beaucoup trop faible aujourd'hui et ne connait pas ce ministère". Il faut dire que Pierre de Villiers bataille depuis les derniers mois de l’ère Hollande pour obtenir l’assurance que le budget de la Défense atteigne 2% du PIB d’ici 2022, alors que la France s’engage sur des théâtres extérieurs pour endiguer la menace terroriste. Dans ce contexte, l’ampleur du serrage de vis demandé sonne presque comme un camouflet.

La foudre de Jupiter. Le 13 juillet, à l’occasion de la traditionnelle réception à l’hôtel de Brienne qui précède le défilé du 14,  Emmanuel Macron procède à un premier recadrage devant un parterre d’officiels. "Je considère qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai, à cet égard, besoin de nulle pression et de nul commentaire", lâche-t-il d’une colère contenue. Toutefois, et comme pour balayer la grogne, le président annonce aussi un budget aux armées rehaussé à 34,2 milliards d’euros, au lieu de 32,6, pour 2018.

Il n’empêche, le coup est rude. Rarement un président n’a adressé publiquement une telle semonce à des responsables militaires. "La vache !", s’étouffe un général, rapporte Le Monde. Dans la foulée, Pierre de Villiers réunis à huis clos les principaux chefs d’armées, toujours selon le quotidien, et leur répète que les forces armées n’ont plus les moyens de répondre aux attentes exigées. De son côté, Edouard Philippe joue les démineurs. Le Premier ministre assure sur BFMTV que la tête de Philippe de Villiers n’est pas menacée, et qu’il peut "bien entendu" conserver ses fonctions.

Une Fête nationale en demi-teinte. Le 14 juillet, le président et le chef d’état-major des armées descendent l’avenue des Champs-Elysée côte à côte, comme le veut le protocole, sous les yeux de la foule et l’œil des caméras. Après une brève poignée de main, l’ambiance apparaît glaciale dans le véhicule de reconnaissance qui les conduit à la tribune officielle, les échanges rares. Mais sans doute Emmanuel Macron est-il alors davantage préoccupé par son hôte, Donald Trump, auprès duquel il espère redorer le blason de la France à coup de dîner étoilé et de parade militaire.

Quelques heures plus tard, le Commander in chief remonte dans Air force One ravi. C’est un succès pour le locataire de l’Elysée et son général, mais pourtant Pierre de Villiers a déjà pris sa décision, comme il l’a confié à son équipe : il va démissionner. Dans sa lettre aux soldats, postée sur Facebook le même jour, et dans laquelle il disserte sur "la confiance", il écrit notamment : "Choisissons, donc, d’agir comme si tout dépendait de nous, mais sachons reconnaître que tel n’est pas le cas".

Le chef d’état-major s’incline face au chef des armées.Les déclarations du chef de l’Etat au Journal du Dimanche, le lendemain, auront sans doute conforté le militaire dans sa décision : "Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change".

Lundi, Pierre de Villiers a fait part de sa décision au président en milieu de journée, après avoir annulé les différentes réunions à son agenda. Dans sa lettre de démission publiée mercredi, et "acceptée" par le président, il assure avoir toujours cherché à "maintenir un modèle d'armée qui garantisse la cohérence entre les menaces qui pèsent sur la France et sur l'Europe, les missions de nos armées qui ne cessent d'augmenter et les moyens capacitaires et budgétaires nécessaires pour les remplir". Le militaire affirme en outre avoir toujours fait preuve de "loyauté" avec "l’autorité politique et la représentation nationale". Le général François Lecointre, chef du cabinet militaire du Premier ministre Edouard Philippe, a été nommé dès mercredi à sa succession.

Oppositions entre exécutif et hauts gradés

Plusieurs hauts gradés de l'armée française ont démissionné ou ont été limogés dans les quarante dernières années, Pierre de Villiers restant néanmoins le plus haut responsable militaire à avoir remis sa démission.

Réduction des budgets et des effectifs militaires. Le général Jean Lagarde, chef d'état-major de l'armée de terre depuis le 1er avril 1975, a quitté ses fonctions silencieusement le 30 septembre 1980, six mois avant la limite d'âge. Neuf ans plus tard, il a critiqué implicitement dans les colonnes du Monde la loi de programmation militaire qui avait alors été adopté (1977-1982), déplorant que les gouvernements aient une "fâcheuse tendance à diminuer les crédits". Le général Jean Delaunay, qui lui a succédé le 1er octobre 1980, a également anticipé son départ, le 9 mars 1983. Il s'était opposé au ministre socialiste de la Défense, Charles Hernu, sur la réduction de 10% des effectifs de l'armée de terre, et avait mis en doute l'efficacité de la dissuasion nucléaire.

C'est encore une question de réduction d'effectifs et de crédits qui pousse en août 1991 le général de corps d'armée Jean Salvan a démissionné de son poste de commandant de la région militaire de l'Atlantique

Limogeages après "négligences". Le 20 septembre 1985, l'amiral Pierre Lacoste, chef de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) a été limogé à la suite de l'affaire du Rainbow Warrior, le navire de Greenpeace coulé le 15 juillet 1985 par les services secrets dans le port d'Auckland, provoquant la mort d'un photographe portugais.

Le 1er juillet 2008, le général Bruno Cuche, chef de l'état-major de l'armée de terre, a démissionné suite à la fusillade intervenue le 29 juin à Carcassonne, quand 17 personnes avaient été blessées par un sergent ayant tiré par erreur à balles réelles lors d'une démonstration publique du 3e régiment de parachutistes d'infanterie de marine. "Il y a eu des négligences inacceptables. Elles devront être sanctionnées", avait déclaré le président Nicolas Sarkozy après les faits.

Avec AFP