Présidentielle : le vote utile, "un levier puissant"

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Présidentielle : le vote utile, "un levier puissant"
Emmanuel Macron pourrait bien profiter d'un vote utile d'une partie de l'électorat de gauche.@ Eric FEFERBERG / AFP
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Le vote visant non à choisir son candidat préféré mais à faire gagner son camp est un élément-clé. Qui n'est pas spécifique à la gauche et ne date pas d'hier. 

"Il faut se poser la question du vote dès le premier tour." Bertrand Delanoë, ancien maire socialiste de Paris, est apparu préoccupé sur France Inter mercredi. "Peut-être que dans deux mois, les méthodes de l'extrême droite dirigeront la France. Cela me hante", a-t-il expliqué. "Il faut donner de la force au candidat qui pourra battre Marine Le Pen. Je n'ai pas pris ma décision facilement. Le vote efficace au premier tour, c'est le vote Macron."

Autrement dit, l'ex-édile a moins choisi de soutenir l'ancien ministre de l'Économie pour son programme ou sa personnalité que pour sa popularité actuelle et sa capacité à battre Marine Le Pen. Les enquêtes d'opinion placent Emmanuel Macron en deuxième position, devant François Fillon et derrière la présidente du Front national. Il devient de facto la plus grande chance de qualification de la gauche pour le second tour. Ce qui est, pour Bertrand Delanoë, la priorité.

Un "levier puissant". L'ancien maire de la capitale fait donc le pari du vote utile. Il n'est d'ailleurs pas le seul, Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale, ayant lui aussi indiqué qu'il se tournerait vers "un vote de protection et non d'adhésion" à Emmanuel Macron si "la démocratie est en danger". Ce choix vient perturber le principe d'un scrutin uninominal à deux tours comme la présidentielle française, qui veut que l'électeur choisisse d'abord le candidat qu'il préfère avant, au second tour, d'éliminer celui qu'il aime le moins. "Voter utile, c'est voter pour faire gagner son camp, pas un candidat", résume Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'Ifop. En général, "le vote utile se définit a posteriori en fonction des résultats. Mais pour la présidentielle actuelle, c'est un levier puissant ".

Il y a en effet trois candidats de gauche –ou qui se définissent comme tels. En face, Marine Le Pen est donnée qualifiée pour le second tour, généralement en tête au premier, par toutes les enquêtes.  Tant que ni Benoît Hamon ni Jean-Luc Mélenchon ne sont en position de la rejoindre –pour l'instant, ils sont crédités d'environ 10% des intentions de vote–, Emmanuel Macron peut donc profiter d'un vote utile de la part de l'électorat de gauche. Et il le fait.

Dans nos enquêtes qualitatives, beaucoup de Français nous disent qu'ils considèrent Macron comme le meilleur rempart contre le Front national.

Macron en profite. Dans toutes ses enquêtes quantitatives, Frédéric Dabi constate qu'Emmanuel Macron brasse large. "Il prend parfois 40% de l'électorat de François Hollande en 2012, et 10 à 15% de l'électorat de Jean-Luc Mélenchon." Alors pourtant que le programme du leader d'En Marche!, libéral et européiste, est radicalement différent de celui du leader de la France Insoumise. "Dans nos enquêtes qualitatives, beaucoup de Français nous disent qu'ils considèrent Macron comme le meilleur rempart contre le Front national. Ce n'est pas le seul ferment de la dynamique du candidat, mais ce levier existe."

La droite aussi vote utile... Levier qui n'est pas spécifique à la gauche. "En 1974, l'effondrement de Jacques Chaban-Delmas peut être assimilé à un vote utile pour renforcer Valéry Giscard d'Estaing et éviter l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand", rappelle ainsi Frédéric Dabi. À l'époque, Jacques Chaban-Delmas avait obtenu 15,11% des suffrages exprimés au premier tour alors qu'il était crédité, trois semaines avant le scrutin, de plus de 20% d'intentions de vote. Preuve que le vote utile fonctionne très bien.

…mais la gauche reste championne. Sept ans plus tard, c'était tout de même la gauche qui avait voté utile en se reportant sur François Mitterrand, délaissant un Georges Marchais qui n'obtenait que 15,35% des suffrages. Depuis, traumatisée par la division de son camp qui a entraîné la non-qualification de Lionel Jospin au second tour en 2002, elle a eu tendance à préempter le concept. Et s'apprête à le réemployer en avril prochain, au grand dam de Benoît Hamon, pourtant seul candidat socialiste. L'ancien ministre de l'Éducation s'en est d'ailleurs ému, mardi, lors d'un déplacement à Marseille. "Qui peut croire que c'est le vote utile ? Pas utile aux enseignants, pas utile à celui qui a travaillé dur, pas utile à celle qui travaille dans un hôpital… utile à qui ?"