Faire de la politique, mission impossible pour les salariés du privé ?

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Faire de la politique, mission impossible pour les salariés du privé ?
Des affiches électorales à Toulouse, en 2012.@ ERIC CABANIS / AFP
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Des entreprises comme Michelin veulent faciliter l'accès de leurs employés à des mandats électifs.

Briguer un mandat électoral ? Impensable pour beaucoup de salariés, qui redoutent l'incompatibilité entre engagement politique et carrière professionnelle. Et quand il s'agit d'un mandat national, le défi paraît encore plus compliqué. Le résultat, ce sont des élus peu représentatifs de la population. Ainsi, 55% des députés actuels sont issus du secteur public, selon une étude de l'Institut Diderot. Les fonctionnaires et les professions libérales trustent toujours l'Hémicycle, au détriment des salariés du privé. Un mur que des grands patrons, dont ceux de Michelin, Saint-Gobain ou Aéroports de Paris, veulent faire tomber. Même si, des paroles aux actes, il y a encore un fossé.

Un parcours du combattant. Pour un salarié d'entreprise, se lancer en politique peut s'apparenter à un parcours du combattant. "D'abord, il faut prendre le temps de faire campagne, et donc poser des congés. Mais après, si vous êtes élu, vous êtes obligé de mettre votre carrière entre parenthèses", explique à Europe1.fr Laurent Grandguillaume, député socialiste de la Côte-d'Or. En outre, "à la fin de votre mandat, vous n'êtes pas certain de retrouver un emploi, contrairement à un fonctionnaire qui peut se mettre en disponibilité", ajoute l'élu. "Il y a une distorsion de concurrence", abonde Guillaume Chevrollier, député Les Républicains de la Mayenne, qui a tenu à conserver son poste dans une entreprise durant son mandat.

Sénard Michelin AFP 640

DOMINIQUE FAGET / AFP

Chez Michelin, des élus assurés de retrouver leur poste. Des obstacles auxquels un patron du CAC 40 a décidé de s'attaquer. Jean-Dominique Sénard, président de Michelin (photo), est aujourd'hui à la pointe du combat pour favoriser l'accès des salariés à des mandats électifs. Le groupe de pneumatiques a mis en place une convention pour donner des garanties à ses employés qui briguent un mandat. L'entreprise s'engage ainsi à accorder 30 jours d'absence à un salarié qui souhaite faire campagne pour un mandat national, alors que la loi impose un maximum de 20 jours.

Par ailleurs, s'il est élu, le salarié peut demander à ce que son contrat soit suspendu ou passé à temps partiel. Et lorsque le mandat expire, "Michelin vous assurera un retour dans l'entreprise à un poste prenant en considération le niveau de responsabilité de votre poste précédent et les compétences acquises au cours de votre mandat", assure le groupe à ses salariés dans ce document interne.


"Nous voulions donner à nos salariés les mêmes possibilités que celles dont bénéficie un fonctionnaire", explique Jean-Michel Guillon, le directeur du personnel. Sur le papier, le dispositif est séduisant, mais il n'en est pour l'instant qu'à ses balbutiements. Seuls deux employés y ont eu recours, dont l'un a été élu conseiller départemental en mars dernier. "Nous sommes encore loin d'avoir dix députés", sourit Jean-Michel Guillon. Mais l'objectif est bien de monter en puissance, afin de créer des passerelles entre entreprise et politique. "Si plus de salariés deviennent des élus demain, nous aurons un environnement plus favorable au monde économique", veut croire Jean-Michel Guillon, qui écarte toutefois toute idée de noyautage. "Lorsque le salarié est élu, il ne représente pas Michelin", assure-t-il.

Des "RTT politiques". Pour l'instant, le groupe de Clermont-Ferrand est toutefois assez seul dans sa démarche. "Chez Michelin, ils sont à fond dedans, c'est un modèle", se réjouit Edgard Added, président fondateur du Cercle de l'excellence RH, qui a réuni d'autres grands patrons prêts à jouer le jeu. Mercredi prochain, des dirigeants de Saint-Gobain, Hewlett-Packard ou encore Aéroports de Paris participeront à Paris à la présentation d'un manifeste de propositions pour bâtir des ponts entre entreprise et politique. Parmi ces idées, celle de faire "coacher" les candidats issus du privé par des parlementaires, ou encore l'instauration de "RTT politiques", qui permettraient à des salariés de s'investir dans la vie citoyenne sans perdre de revenu.

Les bonnes intentions sont là. Reste à les concrétiser. Edgard Added, qui a envoyé son manifeste à de nombreux parlementaires, déplore la frilosité du personnel politique sur le sujet. "J'ai reçu des mots de félicitations, mais pas un n'a demandé à nous rencontrer", regrette-t-il. Politiques et entreprises ne vivent pas (encore) dans le même monde.