Au fait, comment travaille un lobbyiste ?

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Interrogés par Wendy Bouchard sur Europe 1, le politologue Guillaume Courty et le lobbyiste Fabrice Alexandre dressent le portrait du métier, largement décrié, de représentant d'intérêts.

LE TOUR DE LA QUESTION

Une goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Lors de sa démission en direct sur France Inter, Nicolas Hulot, désormais ex-ministre de la Transition écologique, a expliqué que la présence du lobbyiste Thierry Coste, lors d'une rencontre à l'Elysée avec des chasseurs, l'avait poussé à sauter le pas après des mois de remise en question. "C'est symptomatique de la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir", s'est-il agacé.

Sur la page Facebook d'Europe 1, nous vous avons demandé si vous estimiez que les lobbys ont trop de pouvoir en France. Sur 1.800 votes à 9 heures, vous êtiez 93% à avoir répondu "oui". Invités de Wendy Bouchard, le politologue Guillaume Courty et le lobbyiste Fabrice Alexandre font le tour de la question et reviennent sur ce métier, objet de nombreux fantasmes.

Dresser un plan de bataille

Les lobbyistes interviennent, plus ou moins directement, dans le travail d'écriture de la loi, au service d'intérêts particuliers. "Depuis les débuts de la République, le personnel politique interagit avec des personnels que l'on appelle des représentants d'intérêts : associations, organisations professionnelles, corps constitués et autres", explique Guillaume Courty, auteur de Le lobbying en France. Si certaines grandes entreprises possèdent dans les méandres de leurs services des collaborateurs dédiés à ce genre de pratique, d'autres font plutôt appel à des sociétés de conseil, plus à même de mettre en place une stratégie adaptée à leurs objectifs. Fabrice Alexandre, directeur associé de "Communication et institution" et président de l'association française des conseils en lobbying, voit ainsi défiler toute sorte de clients dans ses bureaux. "Ça peut être une entreprise qui va affronter un projet de taxe, qui va remettre en cause son modèle, sa pérennité dans notre pays, et qui à ce moment-là lance un appel à l'aide", explique-t-il.

>> De 9h à 11h, on fait le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l'émission ici

Commence alors un travail plus ou moins long d'investigation, qui consiste à sonder le terrain. "On analyse la situation et on essaie de ne pas prendre pour argent comptant ce que nous dit notre client. On essaie de comprendre comment sont perçus leurs enjeux, leurs activités, que ce soit par les médias ou par les politiques, pour leur conseiller une stratégie qui tienne la route et qui soit en phase avec les attentes des décideurs". Quitte aussi à inviter leurs clients à faire des concessions sur certaines revendications. "Parfois, il faut se battre avec eux, ça nous arrive de déplacer leurs objectifs, de leur dire : 'là, vous allez dans le mur, il faut faire un compromis'", indique le lobbyiste.

À l'assaut des décideurs

"Ensuite, on travaille à élaborer des argumentaires, à produire des données économiques, sociales", ajoute Fabrice Alexandre. Autant de documents qui sont transmis aux groupes de travail concernés par la rédaction de la loi, au Parlement mais aussi dans les ministères.

À ce stade, l'objectif du lobbyiste peut être triple, comme le souligne Guillaume Courty :

  • 1 -

    agir sur l'écriture du texte lui-même

  • 2 -

    ré-orienter une politique publique

  • 3 -

    "modifier l'agenda du gouvernement, faire passer un thème en priorité par rapport à un autre".

Les lobbys peuvent aussi s'exprimer dans les médias, via un spot publicitaire par exemple, et ainsi tenter d'influer l'opinion, tout en s'adressant indirectement aux décideurs.

Entendu sur Europe 1
Interdire les lobbys, c'est comme interdire la liberté d'expression dans la démocratie. Les lobbys c'est le débat, c'est la diversité des intérêts présents dans la société

La multiplication des groupes d'influences soumet généralement les décideurs à une documentation diverse et variée. "Vous voyez cent avis qui convergent, aucun n'a le monopole de l'intérêt général. Tout doit être inventé, déduit, équilibré, ajusté par le décideur. Ce qui fait que l'on a un vrai pluralisme… a priori", indique le chercheur. "Interdire les lobbys, c'est comme interdire la liberté d'expression dans la démocratie. Les lobbys c'est le débat, c'est la diversité des intérêts présents dans la société […] C'est quoi la démocratie si ça n'est pas ça ?", veut défendre Fabrice Alexandre.

Pourtant, il arrive qu'un représentant parvienne à donner plus de voix qu'un autre, ce qui pose la question des équilibres au moment où la décision est prise par le responsable politique. "Toute la difficulté en France est de savoir comment on arrive à trouver le curseur qui ne bouge pas, c'est-à-dire qui ne déforme pas les voix, n'en fait pas taire certaines et ne fait pas rentrer par la fenêtre celui que l'on avait congédié par la porte le jour où les négociations se sont terminées", insiste Guillaume Courty.

Ainsi, les lobbystes les plus efficaces à faire valoir les intérêts qu'ils défendent sont généralement ceux qui maîtrisent au mieux les compétences du politique, et qui sont donc plus à même de se faire entendre. Il s'agit tout à la fois de savoir écrire et d'anticiper des demandes, de maîtriser le fonctionnement des institutions, mais aussi d'avoir conscience des délais et des obligations en matière d'agenda. "Enfin, il faut avoir la capacité à faire face au politique, parce que ce sont des imposants et il faut pouvoir en imposer aux imposants", ajoute le politologue. Mais dans tous les cas, quelle que fut la pugnacité du lobbyiste, la décision finale appartient seulement à l'élu. "Il faut bien comprendre que la décision est toujours validée par le décideur. Qu'elle ait été entièrement fabriquée, co-écrite ou marginalement voulue par le lobbyiste, c'est le décideur qui assume l'intégralité de ce qu'elle est".

Et les cadeaux ?

Il s'agit de l'une des questions les plus récurrentes à propos des méthodes de travail des lobbyistes, à savoir qu'ils feraient preuve d'une libéralité particulière auprès des politiques dont ils espèrent influencer le travail, leur distribuant de nombreux cadeaux, des simples goodies jusqu'au voyage organisé, en passant par un dîner dans un restaurant étoilé, dans l'espoir d'un renvoi d'ascenseur. Une pratique réelle, selon Guillaume Courty. "Je pense que ça existe de moins en moins", veut nuancer Fabrice Alexandre. "Je voudrais que ça n'existe plus du tout, parce que c'est inutile et que ça brouille notre image", déplore encore le lobbyiste.

"La mondanité, les relations sociales entre les élites, ça existe et ça existera toujours", renchérit le politologue. "Il faut juste congédier la vision de l'élu qui est le benêt de service qui a cédé parce qu'on lui a offert un cigare et une bouteille de vin", conclut-il.