Un putsch fomenté par Erdogan ? "Il est capable de beaucoup de choses, mais pas de ça"

  • A
  • A
Un putsch fomenté par Erdogan ? "Il est capable de beaucoup de choses, mais pas de ça"
@ AFP
Partagez sur :

DÉCRYPTAGE - De nombreux observateurs ont vu dans le putsch avorté de vendredi une manœuvre destinée à renforcer le pouvoir du président Erdogan. Une théorie "pas crédible" selon Bayram Balci, chercheur au CNRS.

INTERVIEW

"Certains dirigeants organisent de faux attentats-suicides pour renforcer leur pouvoir, et ces gens ont ce genre de scénarios en tête", déclarait l'imam Fethullah Gülen au New-York Times, samedi, au lendemain du coup d'Etat manqué d'une frange de l'armée turque. Dans le viseur du prédicateur musulman, qui vit aux Etats-Unis depuis 30 ans mais se trouve toujours à la tête d'un puissant mouvement d'opposition en Turquie : le président turc, Recep Tayyip Erdogan... qui, lui, l'accuse d'être à l'origine des événements de vendredi.

Depuis la tentative de putsch, le régime s’est en effet lancé dans une chasse aux sorcières dans les rangs de l’administration militaire et judiciaire, purgeant de ces institutions les éléments soupçonnés d’être opposés à la politique menée par l’AKP, le parti au pouvoir. Dimanche, le gouvernement a annoncé avoir procédé à plus de 6.000 arrestations. Et ce n'est pas fini. A posteriori, le coup d'Etat avorté semble donc avoir servi les intérêts d'Erdogan. Suffisant pour que nombre d’observateurs accusent le pouvoir en place d’avoir orchestré un simulacre de putsch, pour renforcer un peu plus son emprise sur son peuple. Sur Twitter, des théories conspirationnistes ont même fleuri avec le hashtag "#Darbedegiltiyatro" ("ceci n'est pas un coup, c'est du théâtre"). 

Une tradition de la théorie du complot. Quel crédit accorder à ce scénario ? "La déclaration de Gülen n'est pas étonnante", estime Bayram Balci, chercheur au CNRS et à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul, contacté dimanche par Europe 1. "Dans tous les courants politiques, où qu'ils se placent, il y a toujours eu des théories du complot en Turquie", rappelle le spécialiste. "Cette fois, on accuse Erdogan d'avoir voulu renforcer son pouvoir, éliminer ses adversaires et ouvrir la voie à la 'présidentialisation' du système politique, qui est pour l'instant empêchée par la Constitution." Avant le putsch, le chef de l'Etat voulait déjà modifier le texte, pour faire passer la Turquie d'un système parlementaire à un système présidentiel.

Pourtant, l'hypothèse d'une conspiration ne "semble pas crédible" à Bayram Balci. "Il y a eu une mobilisation d'une partie de l'armée, des bombardements du parlement, du MIT (l'organisation turque pour le renseignement, ndlr) et du lieu où Erdogan se trouvait en vacances : ça n'est pas rien", souligne le chercheur. "C'est vrai qu'Erdogan s'est mis des gens à dos, qu'il est assez machiavélique. Il est capable de beaucoup de choses, mais pas de ça", estime-t-il encore.

"Il y a eu une vraie tentative". Bayram Balci reconnaît toutefois que l’événement sert les intérêts du président turc, isolé sur la scène internationale. "On a assisté à quelque chose de surréaliste, lorsque les chefs d'Etat, dont Barack Obama et François Hollande, ont apporté leur soutien à Erdogan pour préserver la démocratie", souligne-t-il. Mais pour le chercheur, "il y a eu une vraie tentative" de putsch, "certes mal conçue".

"La polarisation est très forte en Turquie, où les opposants au président ont recueilli près de 50% des voix aux dernières élections", rappelle-t-il. "Au sein de l'armée se trouvent des gens très remontés contre Erdogan. Ils ont pu bénéficier d'une alliance de circonstance avec les partisans de Gülen, qui ne me semble pas innocent dans cette histoire. Ils ont tenté leur chance, et ça n'a pas fonctionné."