Tombouctou, joyau en danger

  • A
  • A
Tombouctou, joyau en danger
A Tombouctou, les hommes du groupe armé Ansar Dine sèment la terreur et détruisent des édifices religieux sacrés.@ REUTERS
Partagez sur :

Les islamistes réalisent un saccage catastrophique dans une ville symbole de la civilisation africaine.

En inscrivant le 28 juin la ville de Tombouctou sur la liste du patrimoine mondial en péril, l’Unesco ne pensait pas déclencher une telle vague de violence. Les islamistes d’Ansar Dine, qui tiennent la ville, n'ont pas apprécié la décision de l'agence onusienne. En représailles, ils ont commencé à détruire des mausolées de saints musulmans, samedi, et même des mosquées, dimanche et lundi. Un comportement paradoxal mais surtout catastrophique en terme de culture et de mémoire de l’Humanité, juge pour Europe1.fr Jean-Michel Djian, professeur à l’Université Paris 8 et spécialiste de l’Afrique.

Tombouctou, un mythe et une légende. "La cité des 333 saints" ou "la perle du désert", tels sont les surnoms que Tombouctou a gagné depuis son édification entre le 11e et 12e siècle. "Les civilisations africaines ont installé là-bas des symboles en termes de savoir, de connaissances, d’érudition. Tombouctou, plus que d’autres villes, représente la figure emblématique de la civilisation africaine", affirme Jean-Michel Djian. Au cours du temps, la ville a été un grand centre intellectuel de l'islam et une ancienne cité marchande prospère des caravanes. Ses trois grandes mosquées, mais surtout des dizaines de milliers de manuscrits -dont certains datent de l'ère pré-islamique- témoignent de cette splendeur passée et de son âge d'or au 16e siècle.

Qui sont les islamistes qui tiennent la ville ? Ils appartiennent au groupe armé Ansar Dine (Défenseurs de Dieu). "C’est un petit noyau de très peu d’extrémistes qui se sont emparés de Tombouctou et qui font la loi", explique Jean-Michel Djian. Mais ce qui les rend surtout dangereux, c’est leur manque de revendication politique et idéologique claires. "Il y a toujours eu, cycliquement, des formes de prise de Tombouctou dans l’Histoire. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de démarche politique clairement annoncée", assure le spécialiste. "On met Ansar Dine derrière une hypothétique figure d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique, ndlr), mais on ne sait même pas si cette affiliation existe".

Pour la région, la chute de Mouammar Kadhafi de son siège de dictateur libyen a été un tournant. "Les armes sont retournée à Gao", une ville au Nord du Mali, raconte encore Jean-Michel Djian. "Ce qui arrive à Tombouctou est une des conséquences de la mort de Kadhafi, car les islamistes qui tiennent la ville se battaient en Libye et ils sont aujourd’hui totalement mercenarisés. Ils fabriquent une terreur dans tout le Nord du Mali", déplore, le chercheur.

Pourquoi s’attaquent-ils à des sites sacrés musulmans ? Les islamistes qui mettent actuellement la cité africaine à sac connaissent son passé et l’impact de leur geste. Ils s’en prennent pourtant à des symboles sacrés de l’islam. "Ils savent ce qu’ils font, mais en même temps, paradoxalement, s’ils le font, c’est d’abord parce qu’ils sont globalement incultes", juge Jean-Michel Djian. "Personne ne comprend pourquoi les extrémistes islamistes s’en prennent à des mausolées qui sont les symboles d’érudits musulmans. C’est paradoxal et incompréhensible", insiste l’universitaire.

A entendre les extrémistes, il s’agit de représailles à la décision de l’Unesco. "Dieu, il est unique. Tout ça, c'est ‘haram’ (interdit en islam). Nous, nous sommes musulmans. L'Unesco, c'est quoi?", a ainsi lancé Oumar ould Hamaha, un porte-parole d’Ansar Dine. "La construction de mausolées funéraires est contraire à l'islam et nous les détruisons parce que la religion nous l'ordonne", a-t-il assuré.

Jean-Michel Djian n’y croit pas. "Tout cela est surtout lié à une inculture générale, à une forme de violence gratuite, insiste-t-il. "Et ces extrémistes ont face à eux une incapacité des citoyens, du maire, et même des imams, incapables d’arrêter ça. "Le pire c’est que c’est totalement contre-productif, car très impopulaire", s’étonne encore l’universitaire.

Que fait le pouvoir central ? La réponse est claire : rien. Plus par incapacité que par manque de volonté. Depuis le 6 avril, deux semaines après un coup d’Etat militaire, le pouvoir central, installé à Bamako, est confié à Dioncounda Traoré, président de l’Assemblée nationale et donc chef de l’Etat par intérim. Mais l’homme est en France depuis qu’il a été blessé par la foule en colère le 26 mai. Et le Premier ministre, Cheick Modibo Diarra, peine à installer son autorité.

"On assiste au délitement réel d’un pays, d’un Etat de droit, d’une démocratie qui n’a plus de repères, avec un président qui est en France pour se faire soigner, avec un Premier ministre très populaire à l’étranger mais qui ne l’est pas du tout au Mali et des rebelles toujours là", se désole Jean-Michel Djian. "La situation est vraiment très chaotique, au sens propre du terme."

Et maintenant ? Impossible de savoir comment va évoluer la situation à Tombouctou. "Celui qui prétend prévoir comment les choses vont se passer est un irresponsable. Il peut tout se passer, surtout le pire", assène Jean-Michel Djian. Le spécialiste de l’Afrique voit tout de même une raison d’espérer. "Même si cela ne s’est jamais traduit dans la solidité des institutions, il y a de la part des Maliens une certaine idée de l’Etat, un respect du droit", estime l’expert. Le salut pourrait donc venir du peuple.