Tensions Arabie saoudite-Iran : une lutte pour l’hégémonie

  • A
  • A
Tensions Arabie saoudite-Iran : une lutte pour l’hégémonie
@ HAIDAR MOHAMMED ALI / AFP
Partagez sur :

DÉCRYPTAGE – L’exécution du cheikh Nimr al Nimr n’a fait qu’attiser des tensions entre deux Etats qui s’opposent depuis des décennies.

Le contexte. L'Arabie saoudite sunnite a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran chiite. Une décision prise suite à l'exécution par le royaume d'un dignitaire de la minorité chiite saoudienne, le cheikh Nimr al Nimr. Ce dernier avait étudié la théologie en Iran, pays à majorité chiite, avant de rentrer dans son pays en 1994 où il était devenu une figure de l’opposition à la dynastie en place.

L’annonce de sa mort a provoqué une grave crise diplomatique entre Ryad, ses alliés et l’Iran. Mais ces tensions entre les deux pays ne sont pas nouvelles. Derrière cette exécution, c’est une lutte entre deux grosses puissances qui veulent assoir leur domination sur la région qui est en train de s’opérer.

Une "guerre civile", entre sunnites et chiites, pour l’hégémonie. L’Arabie saoudite et l’Iran sont, respectivement, les deux puissances tutélaires des deux principaux courants de l’islam : le sunnisme et le chiisme. Deux branches qui s’opposent depuis plusieurs décennies. Le spécialiste de la religion Frédéric Ancel parle même de "guerre civile au sein de l’islam, instrumentalisée par ces deux puissances". L’exécution du cheikh Nimr al Nimr a donc ravivé le lourd passé entre ces deux frères ennemis.

L’Arabie saoudite "s’est sentie isolée". Mais les tensions étaient déjà montées d’un cran après les Printemps arabes en 2011, qui ont été marqués par la montée du chiisme. L’Arabie saoudite "s’est sentie isolée", analyse Frédéric Ancel. Car, malgré son soutien aux rebelles en Syrie, l’Arabie saoudite n’est pas parvenue à renverser le président Bachar al-Assad, un alaouite (branche du chiisme) soutenu par l’Iran.  Un bras de fer que Ryad refuse de perdre, alors que de son côté, Téhéran "cherche à se positionner comme le défenseur des intérêts des chiites dans le monde", explique Jane Kinninmont de l'institut Chatham House à Londres.

L’Iran plus confiant. Grâce à la signature de l’accord sur le nucléaire avec les Etats-Unis au mois de juillet dernier, l’Iran n’est plus considéré comme un paria par la communauté internationale. L’Arabie saoudite se retrouve désormais face à un ennemi plus confiant.  "Cet accord nucléaire va permettre à l'Iran de toucher en deux ans la bagatelle de 129 milliards d’euros pour construire des avions, des bateaux, des raffineries", rappelle Frédéric Ancel. L’Etat iranien sait donc qu’il est en train de revenir sur la scène internationale.

Un nouveau positionnement de Ryad. De son côté, l’Arabie saoudite s’est également repositionnée. Les experts notent que Ryad mène une politique étrangère et militaire plus audacieuse et plus affirmée depuis l'avènement en janvier 2015 du roi Salmane, qui a succédé au roi Abdallah. Une nouvelle posture portée par son jeune fils Mohammed, propulsé vice-prince héritier et ministre de la Défense. En mars dernier, l'Arabie saoudite a, par exemple, pris la tête d'une coalition de pays arabes, au Yémen et entamé une campagne de frappes aériennes pour empêcher les rebelles houthis, alliés à l'Iran, de prendre le pouvoir.

Ce changement de cap, des deux puissances, a donc redistribué les cartes. "L'Iran avait parié dans le passé sur une politique étrangère et intérieure saoudienne hésitante. Mais, au cours de l'année écoulée, la donne a complètement changé et Ryad a adopté une position plutôt provocatrice à l'égard de Téhéran", observe Mahjoob al-Zweiri, professeur d'études moyen-orientales à l'Université du Qatar.

L'aggravation de ces tensions rappelle aux Occidentaux que le monde musulman reste secoué par des luttes d'influence entre "Saoudiens et Iraniens, Persans et Arabes, sunnites et chiites" dont les enjeux sont autrement plus importants aux yeux de Ryad et Téhéran que la lutte contre le groupe djihadiste Etat islamique, résume le spécialiste François Heisbourg. Pour ces deux "principaux acteurs du Moyen-Orient, la lutte contre Daech est le cadet de leurs soucis".