Syrie : le cimentier Lafarge soupçonné d'avoir financé Daech pour continuer de produire

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Le groupe Lafarge aurait conclu des accords avec des "groupes armés" syriens pour assurer la sécurité du personnel de la cimenterie de Jalabiya, mais surtout pour faire du business d'après un ancien employé de l'usine.

L'ENQUÊTE DU 8H

Les soupçons qui pèsent sur les activités d'une ancienne cimenterie de Lafarge installée à Jalabiya, en Syrie, semblent se préciser. L'industriel, encore français au moment des faits, est soupçonné d'avoir financé indirectement Daech en Syrie. Entre 2013 et 2014, une ancienne cimenterie avait conclu des arrangements avec certains groupes armés et des parties visées par des sanctions. Le groupe a d'ailleurs reconnu qu'il avait "remis des fonds à des tierces parties" dont il n'a pas précisé la nature.

"C'était du donnant-donnant". Des sommes qui allaient forcément dans les caisses de Daech. La raison invoquée ? Des besoins élémentaires pour faire fonctionner l'usine. Pour tourner, elle avait besoin de pétrole, d'abord pour ses camions mais aussi pour alimenter le groupe électrogène. Elle avait besoin aussi de sable pour fabriquer du ciment. Mahmmud était affecté à l'entrepôt. Il est formel : impossible d'avoir cet approvisionnement sans payer les djihadistes.

"Les gens des villages alentours ne pouvaient même pas acheter une goutte d'huile pour faire la cuisine sans l'accord de Daech. Alors comment voulez-vous que Lafarge fasse circuler des milliers de litres de fioul, des milliers de tonnes de matières premières, sans que Daech ne le sache ? C'était du donnant-donnant. Lafarge voulait continuer à produire et Daech voulait de l'argent donc chacun avait besoin de l'autre", raconte ce témoin.

Des laissez-passer avec le logo de Daech. Mahmmud évoque des intermédiaires locaux qui allaient négocier directement à Raqqa, la capitale du groupe État islamique. Son collègue Tarek a eu en main des laissez-passer pour des chauffeurs de camions. "Il y avait la plaque d'immatriculation du camion. Et sur le papier, il y avait aussi la route qu'il empruntait de Raqqa jusqu'à l'usine avec cette mention 'Ce camion peut rouler sur toutes les routes du territoire islamique'. Il y avait même le logo de Daech."

Des accords pour assurer la sécurité du personnel. De son côté, le groupe LafargeHolcim dédouane Eric Olsen, le patron démissionnaire, car il n'était pas à ce poste au moment des faits. S'il démissionne, c'est pour apaiser les tensions internes.Mais la direction reconnait qu'il y a bien eu des transactions "inacceptables" pour assurer la sécurité du personnel. Sur ce point encore, Mahmmud a pu le constater, ce sont les hommes de Daech qui contrôlaient les allées et venues du personnel aux différents check-points.

Les djihadistes avaient même une liste de noms, a priori donnée par Lafarge. "Cette liste était signée par nos managers et ceux qui ne figuraient pas dessus étaient arrêtés. Ils connaissaient très bien la moindre personne qu'ils payaient. Ce sont des professionnels, ils savent très bien où va leur argent et ce pour quoi ils payent", assure cet ancien employé.

"Je suis un simple vendeur de ciment". Lafarge semblait prêt à produire coûte que coûte, à l'image du responsable du site cité par Mahmmud. Il aurait dit un jour à tous ses employés avant l'arrivée de Daech : "Je suis un simple vendeur de ciment et je veux juste que mon business continue."