Ouzbékistan : c’est Dallas, à Tachkent

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Ouzbékistan : c’est Dallas, à Tachkent
@ MAXPPP
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DISGRÂCE - Dans l’un des pays les plus fermés au monde, une étrange lutte de pouvoir se joue entre Gulnara Karimova et son père, au pouvoir depuis 1989.

L’INFO. Il y a dans l’histoire de Gulnara Karimova un curieux mélange de Dallas et du Roi Lear. Cette quadragénaire flamboyante est la fille d’Islam Karimov, 75 ans, qui règne sans partage sur l’Ouzbékistan depuis 1989. Et elle était jusqu’à il y a peu pressentie pour prendre la succession de son père. Mais ça, c’était avant qu’elle ne tombe en disgrâce, livrant au passage un aperçu rare des querelles intestines qui agitent l’un des pays les plus fermés du monde.

Googoosha, star de la pop et femme d’affaires. Gulnara Karimova, fille aînée du président de cette ex-république soviétique, est aussi connue sous son nom de scène, "Googoosha". A 41 ans, cette blonde qui en fait dix de moins multiplie les casquettes : styliste, femme d’affaires, ambassadrice de l’Ouzbékistan à l’ONU et même chanteuse pop. C’est d’ailleurs à ce titre que vous avez peut-être entendu parler d’elle, quand elle a enregistré un clip aux côtés de… Gérard Depardieu.

Le clip dans lequel apparaît Gérard Depardieu :

Un pays avec "des milliers de prisonniers politiques". Une vie d’opulence, à mille lieues des réalités moins glamour des 30 millions d’habitants que compte l’Ouzbékistan. D’après le dernier rapport d’Amnesty International, la torture y est en effet "une pratique habituelle". Les journalistes et les membres d’ONG étrangères ont tous été expulsés du pays. Steve Swerdlow, de Human Rights Watch, l’un des derniers à se faire mettre à la porte, en 2010, dresse pour Europe1.fr un sombre tableau de ce pays où "des milliers de prisonniers politiques" croupissent en prison, où ils subissent électrochocs et violences sexuelles. Ce spécialiste de la région indique aussi que la pratique de l’islam, la religion majoritaire, est strictement encadrée par l’État et que les contrevenants risquent la prison. Le travail forcé est aussi devenu une triste habitude : chaque année, quelque 2 millions d’adultes et d’enfants sont réquisitionnés par l’État pour aller récolter le coton dans les champs, souligne-t-il.

Islam Karimov règne d'une main de fer sur son pays depuis près de 25 ans :

islam karimov, ouzbékistan, e1default

Pour Gulnara, les tuiles s'accumulent. Pas de quoi fouetter un chat pour Gulnara, qui assurait il y a peu avoir "trop de choses à faire" pour penser aux droits de l’Homme, selon Le Monde. De l’avis de tous, la quadragénaire au compte en banque bien rempli était la mieux placée pour reprendre les rênes du pays. Mais en juillet, patatras : voilà que la plantureuse Googoosha est soudain démise de ses fonctions d’ambassadrice de l’Ouzbékistan à l’ONU, à Genève. Il faut dire que son nom est cité dans plusieurs enquêtes, l’une en Suède pour corruption touchant son associée et l’autre en Suisse, dans laquelle ses associés sont dans le viseur de la justice pour blanchiment d’argent. Cette enquête a d’ailleurs conduit la justice française elle-même à s'intéresser au rachat de l’appartement parisien de l’animateur Arthur par Gulnara Karimova, moyennant 30 millions d’euros en 2009, indique Le Point

gulnara karimova, e1default

Une famille pas vraiment en or. Et ce n’est pas auprès de sa famille que Gulnara Karimova peut espérer trouver le moindre réconfort. En septembre, sa sœur cadette lui a envoyé un tacle sur la BBC, en assurant qu’elle ne lui avait pas parlé depuis des années. Lola Karimova-Tillyaeva, qui est de son côté ambassadrice de son pays à l’Unesco, à Paris, a aussi révélé les divisions profondes au sein de la famille. Réponse de Gulnara : l’intéressée n’a rien trouvé de mieux que d’accuser sa mère et sa sœur de… sorcellerie.

Sa télé fermée, son festival ruiné. Fin octobre, nouveau coup dur : plusieurs chaînes de télévision et de radio contrôlées par Gulnara Karimova ont brusquement cessé d’émettre. L’un de ces médias est sous le coup d’une enquête pour malversations, indique la BBC. Le "black-out" médiatique touche aussi l’édition 2013 du festival Style.Uz, une soirée de gala lors de laquelle se produisent des stars internationales. Cette année, Lara Fabian, qui devait se rendre à Tachkent, a annulé sa venue. L’étau s’est encore resserré le 24 octobre avec l’arrestation d’Akbarali Abdullayev, cousin et confident de la quadragénaire, accusé de corruption.

Alors, "Googoosha" se rebiffe sur Twitter. Début novembre, "Googoosha" a lancé une riposte pour le moins inattendue. Via son compte Twitter, elle s’est mise à dénoncer les abus du régime, note la BBC. Le 13 novembre, la quadragénaire affirme ainsi que des hommes armés ont mis à sac un studio de l’une des chaînes contraintes à la fermeture. Elle récidive ensuite, accusant le chef de la sécurité du pays, Rustam Inoyatov, de chercher à l’évincer en complotant contre elle. Gulnara Karimova dénonce aussi des passages à tabac au sein même des services de sécurité, ainsi que des intimidations visant ceux qui oseraient dénoncer rackets et trafics dans les hautes sphères de la sécurité. "C’est sans précédent", souligne Steve Swerdlow, qui ne sait "où tout cela va mener".

gulnara karimova, REUTERS

Une machination orchestrée par Karimov ? Pour "Googoosha", La débâcle s’est poursuivie mardi, avec la fermeture d’un cinéma et d’un centre commercial lui appartenant à Tachkent, quelques jours après celle de son Forum pour la Culture et les Arts en Ouzbékistan. Jeudi dernier, son compte Twitter a soudain été supprimé. Avant de refaire surface le lendemain, avec un message adressé à sa mère, selon le site spécialisé Uznews.net. "Googoosha" l’accuse d’être à l’origine des arrestations et des procédures fallacieuses engagées contre ses collaborateurs innocents. Et va jusqu’à écrire qu’elle comprend maintenant l’importance des organisations de défense des droits de l’Homme, celles-là même qu’elle méprisait il y a encore quelques mois et qui ne devaient pas s’attendre à un tel soutien. A moins que toute l’affaire ne soit qu’une vaste manœuvre d’Islam Karimov, le père, qui a su "construire un système basé sur la peur" en Ouzbékistan, spécule Steve Swerdlow, pour qui "il est difficile de savoir s’il s’agit d’une vraie de lutte de pouvoir ou si Karimov est en train de tout orchestrer, pour montrer qu’il a le contrôle de la situation et qu’il est même prêt à rendre la vie difficile pour sa propre fille".