Marina Silva ou le rêve brésilien

  • A
  • A
Marina Silva ou le rêve brésilien
@ reuters
Partagez sur :

PRÉSIDENTIELLES - La principale rivale de Dilma Roussef pour la présidentielle au Brésil, dont le premier tour est prévu dimanche, détonne dans le paysage politique.

Self-made-woman. Le rêve américain existe aussi au Brésil. Et il a une championne, au visage fin et émacié, Marina Silva. Une championne, ou une self-made woman, dont le parcours n’a rien à envier à ceux des entrepreneurs audacieux qui font fortune aux Etats-Unis. Sauf que la candidate socialiste aux prochaines élections présidentielles a fondé sa réussite sur son engagement politique. Un engagement, mais aussi un tremplin pour cette femme de 56 ans, originaire de l’Etat d’Acre, en pleine Amazonie brésilienne.

>> LIRE AUSSI  - Brésil : des sondages inespérés pour Roussef

"Obama brésilienne" ou "Lula en jupons" ? A l’époque, sa vie rappelle plus celle d’Oliver Twist que celle de Barack Obama. Certains observateurs voient en elle "une Lula en jupons", comparant sa trajectoire à celle de l'ancien président, un ouvrier syndicaliste originaire du nord-est pauvre de Brésil, alphabétisé à 14 ans. Marina Silva est née pauvre elle aussi, en février 1958, dans une famille de 11 enfants. Dans la brousse, la jeune femme ne sait ni lire, ni écrire. Elle ramasse du latex, et perd sa mère à l’âge de 16 ans. Les boulots précaires, domestique, femme de ménage s’enchaînent, tandis qu’elle reçoit une éducation religieuse qui lui permet d’accéder à l’université. Son évangélisme, justement, est une des particularités de la candidate, qui en ferait la première protestante à présider aux destinées de la nation. Évangéliste, mais aussi noire, issue des classes populaires donc, et assez détachée des luttes partisanes.

Oussef-Lula

© Reuters


Renouveau politique ou opportunisme ? En effet, Marina Silva, syndicaliste longtemps affiliée au Parti des Travailleurs, ministre de l’Environnement du président Lula de 2003 à 2008, a claqué la porte du premier parti brésilien avec fracas. Pour devenir la candidate … du parti socialiste aux présidentielles de la semaine prochaine, remplaçant en dernière minute Eduardo Campos, décédé dans un accident d’avion en août dernier. Auparavant, elle s’était déjà présentée aux élections présidentielles de 2010, sous l’étiquette du parti des Verts cette fois-ci. C’est là qu’elle avait pris une carrure de présidentiable, en suscitant 20% des suffrages. De quoi incarner un certain opportunisme pour ses détracteurs, un renouveau indéniable pour ses soutiens.

Petrobras, le scandale qui ébranle le Parti des Travailleurs. Il faut dire que la classe politique brésilienne et le Parti des Travailleurs en particulier sont secoués en ce moment par le scandale politico-financier de Petrobras, la compagnie pétrolière d’Etat. Une affaire qui révèle une corruption latente au sein de l’establishment : parlementaires, ministres et élus locaux sont accusés d’avoir touché des pots-de-vin pour favoriser la signature de contrats juteux. Un scandale qui implique notamment un ministre du gouvernement en place, et éclabousse ainsi Dilma Roussef, déjà déstabilisée par sa politique de répression des mouvements sociaux lors de la Coupe du monde cet été.

petrobras

© Reuters


Un côté sombre ? En rupture avec les partis, Marina Silva, bonne oratrice aux accents religieux marqués, promet « une nouvelle politique », mais n’est pas à une contradiction près. En effet, elle a rejoint le parti socialiste après avoir fondé son propre parti, Réseau Durable, et avoir échoué à réunir les signatures nécessaires pour se présenter aux présidentielles. De plus, celle qui a construit ses succès politiques et son image publique sur les luttes environnementales bénéficie de soutiens peu recommandables, comme l’explique le site Altermonde sans frontières : "dans l’ombre de Marina Silva se profilent de très étranges pousses, comme le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, qui a fait sa grande fortune grâce au groupe Éternit, propriété de sa famille. Éternit, c’est l’amiante, et la mort. En 2013, après un procès historique de plusieurs années, Schmidheiny a été définitivement condamné à 18 ans de prison par le tribunal de Turin. Le cher ange a été jugé coupable de la mort de 3 000 prolos italiens exposés à l’amiante dans les usines de grand-papa, papa et fiston".

L’amie des puissants ? Or, l’homme d’affaires dirige également un think-tank de protection de l’environnement, financé par les plus grandes multinationales, pas vraiment connues pour être des chevaliers blancs de la lutte contre la pollution : Shell, Bayer, Monsanto. Et Marina Silva, comme l’explique Charlie Hebdo, est accusée par plusieurs ONG de participer à une opération de greenwashing, c’est-à-dire d’aider ces grands groupes à s’acheter une conscience écologique à grand renfort de publicité et de communication. Aujourd'hui, les marchés financiers et les entrepreneurs la regardent avec intérêt. "Le marché préfère Marina parce qu'il est allergique à Dilma et au PT", explique André Perfeito, économiste de Gradual Investimentos.

L’alliée des croyants. En affaires comme en religion, Marina Silva sait s’engager pour des causes qui servent la sienne. Par ses positions et son attitude détachée des luttes partisanes, elle parvient à séduire un électorat libéral et progressiste. Grâce à sa foi pentecôtiste, elle fait partie de l’Assemblée de Dieu, la plus puissante église brésilienne de cette branche du protestantisme, elle convainc les plus conservateurs. Et ses prises de position contre l’avortement et le mariage gay n’y sont pas pour rien. Marina Silva mène donc une campagne féminine, mais pas féministe, les femmes appelées aux urnes étant majoritairement attachées aux valeurs morales et religieuses conservatrices. Cependant, il faut nuancer ce conservatisme et dissocier Marina Silva du pur rigorisme religieux, comme l'explique le blog americalatina du Monde.fr. Une stratégie qui s’avérait payante depuis des mois puisque la candidate socialiste était annoncée gagnante dans plusieurs sondages. Mais à l'approche du premier tour, organisé dimanche, la tendance s’inverse et les deux grandes dames de la politique brésilienne sont désormais au coude à coude lors d’un très probable second tour. La pugnace Marina Silva a encore jusqu'à dimanche pour faire pencher la balance en sa faveur.

bible

© Reuters


Happy end au pays des telenovela ? En autodidacte avisée de la politique, Marina Silva a su mêler des convictions profondes enracinées dans son parcours personnel et une stratégie de séduction d’un électorat le plus élargi possible. Depuis des années, et depuis sa première campagne présidentielle en particulier, la candidate socialiste fait preuve d’une maîtrise de son image publique qui nourrit sa légende et son charisme. Comme quoi, à Hollywood comme au pays des telenovela, les politiciens maîtrisent les ficelles du rêve américain. Et en héroïne convaincue de son destin, Marina Silva espère bien vivre un happy end au soir du second tour.