"Les dictateurs, bizarrement, archivent toujours leurs crimes"

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Pascal Manoukian, directeur général de l’agence de presse audiovisuelle Capa, était l’invité de David Abiker, samedi matin, dans C’est arrivé cette semaine.

INTERVIEW

"Il faut organiser le crime", a décrypté Pascal Manoukian, directeur général de l’agence de presse audiovisuelle Capa, samedi matin sur Europe 1. Cet ancien photoreporter de guerre, invité de David Abiker dans C’est arrivé cette semaine, a livré son analyse sur l’enjeu de la photographie dans l’information.

La photographie, "preuve de l’horreur". "Les dictateurs, bizarrement, archivent toujours leurs  crimes", a indiqué Pascal Manoukian. Et le photoreporter, qui a baladé son objectif de l’Afghanistan à la Syrie, d’énumérer les cas de génocide où tous ces crimes ont été photographiés : "ça a été le cas au Cambodge, chez les nazis, c’est le cas aujourd’hui, chez Bachar Al Assad". Grâce à un ancien policier syrien chargé, connu sous le pseudonyme de Cesar, 53.000 clichés qui démontrent les crimes du régime de Bachar Al-Assad sur le peuple syrien ont pu être rendus publics. "Ce sont des photos très précises où ils documentent toutes les horreurs qu’ils perpétuent", a expliqué Pascal Manoukian. Un archivage effectué "de façon tout à fait administrative" par les responsables des crimes.

"Faire régner la terreur". "Il faut organiser le crime", a-t-il poursuivi. "Ce sont des états où l’administration est très forte. Il faut qu’il y ait des archives, un numéro par assassinat. Très souvent, ce sont des preuves qui sont données aux familles. C’est faire régner la terreur", a précisé le journaliste. Ces traces des crimes, réalisés par des journalistes ou par les Etats eux-mêmes, représentent une valeur inestimable : "Dès qu’on libère un pays où il y a des horreurs, obligatoirement, on essaie d’archiver et d’avoir aussi des photos, la preuve de ces horreurs, de façon à ce que ce ne soit pas nié".

Des crimes archivés en images pour "faire régner la terreur". D’origine arménienne, le journaliste a ainsi mobilisé l’exemple du génocide dont a été victime cette population, en 1915, pour illustrer ce risque. "Qu’est-ce qui permet aujourd’hui aux responsables du génocide arménien de le nier ? C’est le fait qu’ils manquent de preuves", a-t-il indiqué, précisant que le génocide s’était déroulé "à l’époque du télégramme : il n’y avait pas de photoreporters, pas de chaines d’informations".

L’erreur de Marine Le Pen. "Ces photos ne sont pas des photos de journalistes, ce sont des photos de propagande. Et personne n’a diffusé ces photos comme Marine Le Pen l’a fait, c’est-à-dire non floutées, sauf des groupes ou des sympathisants de Daech", a pointé Pascal Manoukian, après la diffusion par la présidente du Front National, sur son compte Twitter, de clichés de l’Etat islamique, dont l’un de la décapitation du journaliste américain James Foley, jeudi dernier.

"La photo a une force incroyable". Pascal Manoukian, qui fut l’un des fondateurs de l’agence Capa avant d’en devenir le directeur, en novembre 2013, estime que "la photo a une force incroyable". Pour ce globe-trotteur, qui a sillonné les terrains en tout genre, appareil en main, "une bonne photo, c’est un uppercut". A l’instar de la photo choc du petit garçon kurde, Aylan, retrouvé échoué sur une plage turque de Bodrum, alors qu’il était tenté de rejoindre les côtes grecques, comme tant d’autres migrants, sur une embarcation de fortune. "Pourquoi les gens s’identifient à Aylan ? Parce que c’est une photo d’enfant qui meurt sur une plage, un mois après les vacances où chacun a ramené son enfant sain et sauf. Et bien Aylan n’est pas rentré de la plage. Les gens ont besoin de ça pour s’engager."