Hubert Védrine : "Les Européens ont rêvé éveillés et maintenant, ils se retrouvent dans Jurassik Park"

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Pour l'ancien ministre des Affaires étrangères, au-delà des problèmes de fonctionnement de l'Europe, l'Occident a été dépassé dans la conduite de l'histoire du monde.

INTERVIEW

Cette année est celle des 60 ans du traité de Rome, texte fondateur de l'Union européenne. Pourtant, vendredi, France et Allemagne ont plaidé pour une Europe à deux vitesses. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, était l'invité samedi d'Europe 1 pour un autre anniversaire : les 20 ans de l'émission C'est arrivé cette semaine.

Une Europe à plusieurs vitesses ? "Très bien". Une Europe à deux vitesses n'est pas le signe d'un échec de plus pour Hubert Védrine. L'échec réside plutôt "dans le fait que les peuples décrochent de plus en plus par rapport au projet puisqu'il y a les vrais anti-européens - extrême droite, extrême gauche - et tous ceux qui sont déçus, découragés, indifférents voire allergiques à la réglementation à outrance." Selon lui, cette Europe à plusieurs vitesses n'est d'ailleurs pas nouvelle : "il y a l'Union, l'Euro, Shengen, et c'est très bien." Personne ne peut, d'après lui, être contre cette idée de coopération renforcée ou structurée entre certains Etats, organisée d'avance par les traités.

Les illusions brisées des Européens sur le monde. Pour Hubert Védrine, un élément revêt une importance majeure : "Ce qui englobe tout le reste, c'est qu'à la fin de l'union soviétique, fin 1991, le fameux monde global n'a pas du tout été ce que l'on espérait, nous les Occidentaux. Les Américains pensaient avoir triomphé, les Européens pensaient entrer dans un monde idéal, celui de la communauté internationale. Les Européens ont rêvé éveillés et maintenant, ils se retrouvent dans Jurassik Park, avec toutes les autres puissances qui se réveillent. Les Européens pensaient que tout allait se régler par la prévention des conflits, les normes, la discussion. Quant aux Américains, ils ont du mal à s'adapter à la fin du monopole des Occidentaux dans la conduite de l'histoire du monde. Tout le reste du monde - notamment, les émergents - galope, la Chine en tête." 

Frustration vis à vis des pays émergents. Galoper ? D'abord au niveau économique, précise l'ancien ministre. "Ce sont des pays à croissance forte. La Chine est à 6/6,5% mais ils ont été à 15% pendant des décennies. Il y a des tas de pays petits ou moyens émergents. Il y a des classes moyennes qui ont un pouvoir d'achat. Il y a aussi une dynamique démocratique de respect des droits qui est à l'oeuvre dans tous ces pays et le fait qu'on devienne un peu spectateur alors qu'on voudrait pouvoir s'occuper de tous les drames est très frustrant pour des peuples comme les Américains et les Français."

Reprendre la main. "On a un problème d'adaptation énorme, indépendamment de toutes les questions compliquées du fonctionnement de l'Europe, poursuit Hubert Védrine. Les Chinois ne sont pas déstabilisés. Les Russes sont plutôt fiers d'avoir un président qui dit que la Russie paillasson, c'est terminé. On s'est fait aussi des illusions sur la Turquie. On est en train de gérer l'effondrement de nos illusions. Il est temps de reprendre pied pour gérer comment on se comporte avec Poutine, avec Trump. On devrait dire en gros : 'vous racontez ce que vous voulez, on s'en fiche, voilà quels sont nos objectif', plutôt qu'être terrorisés sans arrêt. il faut dépasser la sidération."