Honduras : pourquoi une "caravane" de migrants fait route vers les Etats-Unis

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Honduras : pourquoi une "caravane" de migrants fait route vers les Etats-Unis
Plus de 7.200 migrants venus de pays centroaméricains, notamment du Honduras, marchent en ce moment vers la frontière américaine.@ Pedro Pardo / AFP
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Ils fuient la pauvreté, mais aussi l'ultraviolence. Depuis une semaine, plus de 7.000 Honduriens ont quitté leur pays à pied dans l'objectif de rejoindre les Etats-Unis. De quoi agacer Donald Trump.

"J'ai averti l'armée et les gardes-frontières et leur ai dit que c'est une urgence nationale."  Dans un tweet agacé posté mardi soir, Donald Trump a fait part de son inquiétude et son énervement. À la source de ceux-ci, l'approche de plusieurs milliers de migrants centroaméricains, dans leur vaste majorité originaires du Honduras, près de la frontière américaine. Depuis une semaine en effet, cette "caravane" qui se déplace lentement et difficilement tente de rejoindre les Etats-Unis.



Plus de 7.200 personnes sur les routes après un appel sur les réseaux sociaux

Les vidéos et les photos de ce vaste exode sont impressionnantes. Sur les routes, les ponts ou entassées sur des bateaux, plus de 7.200 personnes ont répondu à un appel sur les réseaux sociaux à rejoindre les Etats-Unis, la semaine dernière. Parties de San Pedro Sula, au Honduras, ces migrants traversent à pied ce petit pays, le Guatemala puis le Mexique, jusqu'à la frontière. Le tout, sous des températures qui dépassent les 30°. "Je me sens forte, malgré la chaleur", témoigne Noemi Bobadilla, une Hondurienne de 39 ans, auprès de l'AFP. Celle qui voyage avec une amie et son bébé s'inquiète néanmoins pour "les enfants déshydratés". Et un autre problème guette ceux qui n'ont guère emporté avec eux que quelques vêtements rapidement empaquetés : dans un mois, lorsqu'ils arriveront dans le nord du Mexique, ce sera l'hiver. "Même si je meurs de froid, j'attendrai qu'ils m'ouvrent la porte" à la frontière américaine, tranche Jony Fernandez, 48 ans, interrogé par l'AFP.

Honduras

"La caravane comprend 7.233 personnes, dont la plupart ont l'intention de continuer leur marche vers le nord", a déclaré lundi le porte-parole adjoint de l'ONU, Farhan Aziz Haq. Le Mexique a eu beau cadenasser sa frontière sud, tout en permettant aux migrants de déposer une demande d'asile sur son territoire, la vaste majorité d'entre eux a franchi illégalement le rio Suchiate sur des embarcations de fortune. Quelque 1.000 personnes ont préféré demander l'asile au Mexique, selon l'Institut migratoire mexicain. Mais un millier d'autres migrants viennent tout juste de partir du Honduras, avec la ferme intention de rattraper cette "caravane" et de venir grossir ses rangs.

Ils ne courent pas après le rêve américain, ils fuient le cauchemar hondurien.

Ce n'est d'ailleurs pas un phénomène inédit. En mai dernier déjà, quelque 1.500 migrants honduriens s'étaient organisés en convoi. La plupart s'étaient arrêtés au Mexique et seule une poignée avait déposé une demande d'asile aux Etats-Unis. En 2014, pour la première fois, l'administration américaine avait enregistré un plus grand nombre de migrants venus de ce qu'on appelle le "Triangle du nord", composé du Guatemala, du Honduras et du Salvador, que du Mexique.

Des migrants qui fuient la misère et la violence

Qu'est-ce qui pousse ces hommes et ces femmes à fuir massivement le Honduras ? Jari Dixon, politicien d'opposition local, a résumé ainsi la situation : "ils ne courent pas après le rêve américain, ils fuient le cauchemar hondurien." Un cauchemar fait de pauvreté et d'ultraviolence.

Aujourd'hui, le Honduras figure à la 27e place du classement des pays les plus pauvres, selon les données de FocusEconomics. Une situation qui ne devrait pas s'arranger, puisque les projections lui arrogent même la 22e position en 2022. Des pays d'Amérique centrale, seul le Nicaragua connaît des difficultés économiques plus importantes encore. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté au Honduras était de 64,3% en 2017, en hausse par rapport aux années 2000.

La société hondurienne est minée par l'ultraviolences des gangs.

Ce pays de moins de 10 millions d'habitants, grand comme les régions Aquitaine et Occitanie réunies, est aussi l'un des plus violents du monde. Selon les Nations unies, le taux d'homicide hors conflit militarisé en 2015 était de 63,8 pour 100.000 habitants. À titre de comparaison, ce taux est de 1,58 en France. Cela fait du Honduras le deuxième pays le plus violent, derrière le Salvador et devant le Venezuela. Deux facteurs intervenus dans les années 1990 expliquent ce phénomène : d'abord, l'arrivée de délinquants arrêtés aux Etats-Unis, originaires du Honduras et renvoyés chez eux. Ensuite, l'essor des narcotrafics dans le Triangle du nord, région devenue la zone de transit de la drogue produite notamment en Colombie et acheminée jusqu'en Amérique du Nord.

"La société hondurienne est minée par l'ultraviolences des gangs, notamment les organisations mafieuses du MS-13 [le gang Maria Salvatruch] et du Barrio 18", résume Christophe Ventura, chercheur à l'IRIS, au Monde. C'est ce qu'on appelle les maras, ces groupes armés qui n'hésitent pas à torturer et tuer dans toutes les strates de la population. Dès 2016, Amnesty International alertait dans un rapport sur les risques encourus par les réfugiés venus du Guatemala, du Honduras et du Salvador, soumis à des persécutions, victimes potentielles d'extorsion. "Le flux migratoire au départ du Triangle nord vers les Etats-Unis en passant par le Mexique n'est pas nouveau", écrivait l'ONG. "Cependant, depuis plusieurs années, on assiste à une nouvelle réalité : la forte hausse de la violence pousse des personnes toujours plus nombreuses à quitter leur foyer et à fuir pour sauver leur vie."

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À cela s'ajoute la corruption endémique au Honduras, notamment dans la police et l'armée, responsables chaque année de nombreuses exactions, et un pouvoir très contesté. Le président de la République, Juan Orlando Hernandez, a été élu en 2013 et est depuis accusé par ses opposants de mener une politique autoritaire. En 2015, des milliers de manifestants avaient réclamé sa démission à la suite d'un scandale de corruption touchant des dirigeants de son parti. Parti qui, au lieu de faire son autocritique, a modifié la Constitution pour permettre à Juan Orlando Hernandez de se présenter une seconde fois. Il a été réélu dans un climat très agité, marqué par le déclenchement de l'état d'urgence et la répression brutale des manifestants.

Les Etats-Unis optent pour la sanction

Dans ce contexte, la réponse des Etats-Unis ne s'est pas fait attendre. Donald Trump ne s'est pas contenté d'alerter l'armée et les gardes-frontières. Il a également regretté que "la police et l'armée mexicaines ne soient pas capables d'arrêter la caravane", estimant (sans apporter plus d'informations) que "des criminels et des Moyen-Orientaux inconnus se sont mélangés" aux migrants. En guise de rétorsion, le président américain a annoncé lundi une réduction immédiate des aides financières apportées au Triangle du nord.

Nous avons un peu peur d'être arrêtés par la police, mais si nous sommes arrêtés et déportés, nous essaierons à nouveau.

"Nous allons commencer à couper, ou réduire de façon significative, l'énorme aide internationale que nous leur accordons", a-t-il déclaré à des journalistes. "Prenez votre caméra, allez au milieu, et cherchez. Vous allez trouver le MS-13, vous allez trouver des Moyen-Orientaux, vous allez trouver de tout. Et devinez quoi ? Nous ne les autorisons pas à venir dans notre pays. Nous voulons la sécurité."

Au milieu de la caravane, les migrants n'ont que faire de ces coups de menton. "Si le gouvernement [hondurien] reçoit des aides, on n'en a jamais vu la couleur. Alors, ce n'est pas ça qui nous arrêtera", déclare Sindy, 23 ans, au Figaro. Noemi Bobadilla, elle, prévient : "nous avons un peu peur d'être arrêtés par la police, mais si nous sommes arrêtés et déportés, nous essaierons à nouveau."