Comment le djihad recrute sur le web

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Comment le djihad recrute sur le web
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CYBERDJIHAD - Environ 200 Français sont partis faire la "guerre sainte" en Syrie, recrutés via les réseaux sociaux.

 L’info. Depuis plusieurs mois, des Français s’envolent pour la Turquie où ils franchissent la frontière syrienne dans le but d’aller participer au djihad. Dernier exemple en date : deux adolescents de quinze ans, encore scolarisés à Toulouse, ont tout quitté pour aller se battre.

Ils seraient au total entre 200 et 240 à se battre contre l'armée syrienne, selon les services de renseignements français. Ces jeunes, à peine majeurs, sont recrutés par d’autres apprentis djihadistes, déjà sur place, qui délaissent les traditionnels forums internet et se tournent vers les réseaux sociaux pour trouver des candidats.

>> Europe1.fr revient sur les méthodes utilisées sur Facebook, Twitter ou encore Instagram pour recruter ces futurs terroristes, aux quatre coins du monde.

Barbe, treillis et statuts Facebook. Sur la dernière photo qu’il a postée sur page Facebook, Sadem* pose fièrement avec une mitrailleuse à la main. A côté de ce jeune Français, cinq autres hommes posent tout sourire, vêtus de treillis, devant un pick-up rempli d'armes de guerre. Sur son profil des photos d’Oussama Ben Laden et de combattants partis en Syrie inondent le fil d’actualité. Comme lui, des dizaines de jeunes Français, âgés de 18 à 25 ans, se mettent en scène, barbus, vêtus de treillis et arme à la main, pour prôner la guerre sainte sur les réseaux sociaux.

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"Djihadigram". Instagram n'échappe pas non plus au phénomène, rapporte le site d’information Slate, s’appuyant sur une étude de l'Institut de recherche des médias du Moyen-Orient (Memri). Selon ce centre de recherches israélien, de nombreux recruteurs postent des photos, voir même des "selfies" pour glorifier la guerre sainte. Du pain béni pour les recruteurs "professionnels" qui voient leurs apprentis djihadistes faire de la publicité à moindre coût pour de futurs candidats.

Le djihad en touriste. Grâce à ces réseaux sociaux, c'est une image presque "fun" du djihad qui est véhiculée. Au moment des chutes de neige sur Alep en fin d’année, Frantz Glasman, chercheur et spécialiste de la Syrie, a même vu des jeunes djihadistes poster des photos d’eux en train de faire des batailles de boules de neige. Une image presque "carte postale" très déconnectée de la réalité rapportée par les photographes de presse sur le front.

"Venez, c'est très simple". Sur certains profils ou comptes, des invitations sont lancées aux "amis", en France, à venir s’installer en Syrie, a pu constater le chercheur. "Sur les pages Facebook que j’ai consultées, il y a des appels très clairs à rejoindre les rangs des djihadistes", raconte-il à Europe1.fr. "Certains expliquent même que c’est très simple car tout est pris en compte par les groupes armés : le logement, la nourriture", ajoute-t-il. Bref, de vraies annonces pour un "tourisme du djihad ".

La Syrie, ce pays juste à côté. Outre le côté facile et la dédramatisation de ce qui se joue en réalité sur le front syrien, la proximité géographique de la Syrie avec la France joue en la faveur des recruteurs. "Le recrutement des jeunes djihadistes est renforcé par la facilité de se rendre en Syrie", souligne Frantz Glasman. En seulement trois heures d’avion ces jeunes hommes se rendent en Turquie, où il n’est pas nécessaire d’avoir de visa, puis ils franchissent, avec l’aide d’un passeur, la frontière syrienne. "Cette frontière est ou était jusqu’à très récemment une vraie passoire", observe Frantz Glasman. Ce dernier ajoute que jusqu’à fin novembre, il pouvait lire chaque semaine des messages louant la facilité d’effectuer ce "voyage".

La désillusion sur le terrain. "Au départ la plupart des jeunes Français qui partent en Syrie le font pour venir en aide au peuple syrien qui veut se libérer de Bachar al-Assad", souligne Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam contemporain, interrogé par Europe 1. Mais une fois sur place, c'est la désillusion. Les apprentis djihadistes découvrent une population qui ne veut pas de la charia et sont cantonnés aux tâches les plus ingrates. "Il y a évidemment une très grande part de manipulation des recruteurs sur ces jeunes adultes qui ont une méconnaissance de l'islam, observe Jean-Pierre Filiu.

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Le fossé entre "anciens" et "digital native" djihadistes. Pourtant si les réseaux sociaux permettent de donner une nouvelle image du djihad, l'utilisation des réseaux sociaux - par les "digital natives", ceux qui sont nés à l’heure des nouvelles technologies - ne fait pas l'unanimité. Les "anciens" prônent plutôt une utilisation des forums sur internet plutôt que des réseaux sociaux auxquels ils reprochent d’être trop grand public, comme l'a expliqué un idéologue d'Al-Qaïda, Abou Saad al-Amili, dans un essai sur le djihadisme posté en ligne, rappelle Slate. Et là encore, la propagande et le recrutement sont très bien organisés.

Une agence de recrutement et de propagande. Il existe d’ailleurs une plateforme en particulier (que nous choisissons de ne pas nommer) par laquelle transitent un grand nombre de messages et d’appels aux candidatures. Ce site se présente comme "une agence de communication qui travaille pour différentes organisations terroristes dont Al-Qaïda". On y trouve, par exemple, des logiciels de cryptage de messages pour smartphones et tous autres "services" utiles au djihad.

Des sites souterrains surveillés. Que ce soit en France ou aux Etats-Unis, ces plateformes de recrutement sont évidemment passées au crible par les enquêteurs. En France, ce sont les agents de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) qui sont chargés d’enquêter et de surveiller le web pour tenter de repérer, à la fois des recruteurs, mais aussi des candidats au djihad.

Ces plateformes concentrent une forte population d’internautes susceptibles d’être enrôlés, là où les réseaux sociaux sont constitués de millions de profils éparpillés un peu partout sur la toile. Alors plutôt que les fermer définitivement, les enquêteurs s’en servent pour surveiller ce qui s’y dit.  "On a vu des forums ouverts puis fermés puis rouverts après quelques semaines", explique Frantz Glasman. Mais la jeune génération de djihadistes n’est pas dupe et plus "geek" que les "anciens". C’est donc pour cette raison qu’ils préfèrent éviter ces sites et forums et se tournent vers les réseaux sociaux plus difficiles à surveiller.

* Le nom a été changé par souci d'anonymat.

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