Après Fukushima, le regard de Français

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Après Fukushima, le regard de Français
@ REUTERS/DR
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TÉMOIGNAGES - Un an après le séisme au Japon, trois Français racontent comment leur vie a changé.

C'était le 11 mars 2011. Un tremblement de terre de magnitude 9 sur l'échelle de Richter suivi d'un tsunami dévastait la côte est du Japon, faisant 15.787 morts. Depuis, la vie de millions de Japonais mais aussi de Français ayant choisi de vivre au pays du soleil levant, a radicalement changé. Quel est leur souvenir de cette terrible journée ? Comment vivent-ils aujourd'hui ? Trois expatriés ont accepté de confier leurs doutes, leurs espoirs mais aussi leur vision de la société japonaise post-Fukushima à Europe1.fr.

"Ce jour là, j’étais un petit con"

"Le 11 mars pour moi, ce n’était rien. J’étais quelqu’un d’égoïste parce que je voyais à la télévision des images d’horreur mais je me disais nous c’est bon, on est à 250 km", se souvient Laurent Mabesoone, Japonais d'adoption depuis 20 ans. Ce quadragénaire, marié à une Japonaise et père d'une fillette de 3 ans, n'a compris que bien plus tard l'ampleur du drame qui était en train de se jouer sous ses yeux. "Ce jour là, j’étais un petit con. Je me suis dit "nous ça ira". Et bien aujourd’hui, ça ne va plus", répète Laurent Mabesoone.

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Désormais, comme de nombreux Japonais, ce poète de Haïku connu sous le nom de Seegan Mabesoone, vit dans la peur de la contamination alimentaire chronique. L'universitaire s'est donc informé. Car, 20 ans après la catastrophe de Tchernobyl, de nombreux chercheurs ont démontré les risques de cancer ou de maladies cardiaques. Du coup, Laurent Mabesoone traque la radioactivité dans la nourriture de sa petite fille.  "Je sais qu’il faut réduire à maximum 1 Becquerel de césium 137 par jour ", rappelle-t-il. "Ça veut dire que le moindre biscuit, c’est de l’importé. Ça coûte plus cher mais ce n’est pas grave". Exit les restaurants ou les produits japonais. C’est une lutte de tous les instants.

Le Français de Nagano veut aussi aider les autres. Il n'a pas hésité à mobiliser toutes ses économies, soit 8.000 euros, pour acheter une machine permettant de mesurer la contamination des aliments. "Elle va bientôt arriver. Nous allons la prêter à nos amis, organiser des séances gratuites de mesures citoyennes à partir du mois d’avril, tous les vendredis", dit Laurent Mabesoone. "Si on continue comme ça on fonce droit dans le mur. C’est 90% d’enfants malades dans 10 ans", s'inquiète-t-il.

"On a envie d'aider les gens"

A-t-il pour autant pensé à fuir le Japon ? La réponse n'est pas évidente, loin de là. "Rentrer en France, c’est laisser mes amis. Quand on fait partie d’une société, il y a des liens forts. On ne peut pas tout cesser du jour au lendemain. On a envie d’aider les gens qui restent là aussi et on pense que c’est possible", souligne Laurent Mabesoone. "Et, surtout on aime ce pays".

Le poète continue de regarder vers l’avenir. "Ma fille est l’espoir même. Je sais qu’on l’aime assez fort et qu’on tiendra 20 ans s’il le faut. On est de plus en plus forts à cause de ce démon qui est partout. La famille est plus soudée qu’avant", conclut Laurent Mabesoone

Laurent Mabesoone vient de publier Après Fukushima, un recueil de haïkus dont les droits seront reversés à une association basée à 20km de la centrale de Fukushima, sous forme de riz non contaminé.

Plus de 1.800 séismes depuis le 11 mars

Philippe Nibelle vit au Japon depuis 17 ans. Lui aussi marié à une Japonaise, il réside à Aizu Wakamatsu, dans la préfecture de Fukushima, à 90 kilomètres à l'ouest de la centrale nucléaire. Il enseigne le français et l'anglais à l'université. Le tremblement de terre du 11 mars 2011, il s'en souvient comme si c'était hier.

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"Il neigeait à gros flocons et faisait un froid de canard. Ça a tremblé pendant 2 minutes", se souvient Philippe Nibelle. "Je me suis rué dehors sans manteau. J’ai attendu que ça se passe mais ça a mis du temps. Je ne sais pas si vous imaginez ce que c’est de compter jusqu’à 120 ? C’est long. Il y avait tout qui tombait, qui s’écroulait. Tous les murs ont été fendus, la route s’est ouverte devant moi. Ça vous traumatise à vie", insiste-t-il.  

Désormais, toutes ses journées sont rythmées par la crainte d'un scenario identique. "Depuis le 11 mars 2011, on est à plus de 1.800 tremblements de terre au Japon. A chaque fois, je me demande est-ce que c’est un petit ou c’est un gros ? Là, c’est l’angoisse" confesse-t-il.

L'accident de Fukushima, Philippe Nibelle l'a découvert en regardant les informations à la télévision car sa ville n'a jamais été privée d'électricité. "On nous a parlé du tsunami mais sans nous montrer trop d’images. On a vraiment commencé à les voir le lendemain", précise l'universitaire. Le Français est alors resté rivé devant son ordinateur pour s'informer auprès des médias étrangers. " Au départ, c’est vrai qu’il y avait un manque d’informations. Il y avait un black out sur tout ce qui se passait précisément dans la centrale. En fait, le gouvernement voulait éviter que les gens ne paniquent", analyse-t-il.

"On n’achète que des produits d’importation"

Philippe Nibelle a très vite balayé l'idée de quitter le Japon. Sa fille habitant en France, l'angoisse était moins grande. "On ne sait pas, personne ne peut dire aujourd’hui quels sont les risques à long terme sur de faibles doses de radiations", martèle-t-il. Après s’être documenté sur les accidents nucléaires dans le monde, le professeur fait analyser par la Criirad les légumes de son jardin et des fermiers alentours. Avec des Japonais, il monte une ONG en partie financée par une société allemande. Elle leur offre même une machine pour mesurer la radioactivité. "Mes amis et moi, ne mangeons plus de viande ou de poisson japonais. On va au supermarché, on regarde les étiquettes, les provenances. On n’achète que des produits d’importation", reconnaît-il.

Loin de se définir comme un "anti-nucléaire", l'universitaire s'interroge tout de même sur cette technologie. "C’est vrai qu’on en besoin et s’en sortir reste compliqué. A moins de faire des no man’s land, je ne sais pas ce qu’on peut faire".

Malgré les critiques occidentales sur la gestion de la crise, les Japonais n’ont jamais cédé à la panique. "Dès leur plus jeune âge, on leur apprend à avoir confiance en la hiérarchie. Si on dit à des personnes âgées qu’elles peuvent rentrer chez elles, elles le feront", insiste-t-il.

Mais, à l'heure de l'Internet et de la télévision, "l’information va dix fois plus vite. Elle est accessible à tous, surtout pour les jeunes. "L’accident va faire changer la société. On ne va plus croire à 100% dans l’autorité. Il y a un doute", note Philippe Nibelle avant de rendre hommage à ses concitoyens. "Au Japon, l’individu n’a pas sa place. Dès qu’il y a le moindre problème, la société vous prend en charge. L’entraide est quelque chose d’extraordinaire. Tout le monde se serre les coudes. Tout le monde s’entraide pour reconstruire. C’est un peu le leitmotiv. On ne baisse pas les bras", conclut-il.

Philippe Nibelle a publié l'an dernier Journal d'Apocalypse aux éditions du Rocher.

"Le courage et la discipline des Japonais me fascinent"

Sabrina est Tokyoïte depuis environ quatre ans. Cette trentenaire, mariée à un Japonais, est traductrice. Le souvenir du 11 mars restera "toujours dans sa tête". Ce jour-là, Sabrina travaillait dans son bureau situé au 5ème étage avec sa collègue japonaise. "Je venais de finir mon déjeuner. Tout à coup, le bâtiment a commencé à bouger. Ça devenait de plus en plus fort. Nous nous sommes cachées sous la table en attendant que ça s'arrête. C’était terrifiant. Les étagères tombaient. Les Japonais n'arrêtaient pas de crier", raconte Sabrina.

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Une expérience d'autant plus traumatisante pour la jeune femme, que c'était "la première fois qu'elle vivait un tremblement de terre d'une telle ampleur". Les jours passants, avec les images de la centrale de Fukushima et la multiplication des répliques, Sabrina et son époux décident de partir quelque temps dans le sud pour se mettre à l'abri. "L'entreprise de mon mari était fermée et moi, en tant que traductrice, je pouvais travailler par internet. De plus, deux jours après le séisme et l'accident nucléaire, l'ambassade nous a avisés de rester loin de Tokyo, si possible, tant que les informations étaient insuffisantes".

Pour Sabrina, aucun reproche ne peut être adressé aux autorités sur la gestion de la crise. "On ne doit pas oublier qu'elles ont dû faire face à une triple catastrophe". Seul bémol, la gestion de Tepco, l'entreprise exploitant la centrale nucléaire de Fukushima. "A ce jour, ils ne rendent public que les informations qu'ils souhaitent", déplore-t-elle. "La télévision japonaise montre tous les jours les mesures de radioactivité. En plus des contrôles officiels, le supermarché où j’achète mes produits fait aussi ses propres contrôles, qui sont publiés sur un site web. C'est rassurant", raconte la traductrice.

Le spectre du "Big one"

Cependant, même si Sabrina s'estime mieux préparée avec "les formations et les exercices d’évacuation réguliers", la crainte du "Big one", le séisme majeur qui pourrait anéantir Tokyo, ne la quitte pas. "Je suis plus sensible à la question. J’espère qu'une telle tragédie ne se répétera plus. Mais les autorités ont mis en place des plans d'évacuation et je pense que les gens ont tiré les leçons de ce drame".

Aujourd'hui, un an après le tremblement de terre, Sabrina pense à ceux qui ont tout perdu. "Je suis un peu triste que les médias oublient les victimes et ne se concentrent que sur le nucléaire. J'espère qu'elles pourront bientôt retrouver une vie normale", conclut-elle en saluant "la détermination, le courage et la discipline des Japonais".