A Calais, le combat permanent contre le trafic de migrants

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Un réseau de passeurs, faisant traverser des migrants de la France au Royaume-Uni, a été démantelé lundi dernier, à Calais. Notre reporter était embarqué aux côtés de la police aux frontières lors de l’opération.

REPORTAGE

Aujourd’hui, ils vont "taper", comme ils disent. Ce lundi 10 août, c’est le jour J pour les hommes de la brigade mobile de recherches dite la "BMR", de la police aux frontières (PAF) de Coquelles près de Calais. Depuis cinq mois, Rémy et ses collègues pistent des passeurs albanais qui font traverser la Manche à des migrants, en quête de l’Eldorado britannique. Cinq mois qu’ils ont en ligne de mire cette filière d’immigration clandestine, composée de quatre albanais et deux compagnes françaises.

150 Albanais, 1,5 million d'euros empochés. Depuis le début de l'année, ces passeurs ont fait traverser la Manche à 150 Albanais cachés dans des poids-lourds. Un business juteux dont le chiffre d'affaires annuel avoisine 1,5 million d'euros. Alors, minutieusement, les enquêteurs ont accumulé les preuves, notamment grâce à des écoutes téléphoniques.  

Six interpellations. Après avoir interpellé les six suspects au même moment, mais à différents endroits, les policiers procèdent aux perquisitions. Dont celle de l’appartement de Sandra*. " Y a rien ici en tout cas, y a rien je vous dis", se défend-t-elle. "Je n'ai rien à voir dans ces histoires, pourquoi moi je suis en garde à vue ?", sanglote la Française, petite-amie du chef présumé du réseau. Au milieu des jouets pour enfants, s'empilent pourtant une dizaine de valises suspectes. Des bagages que les migrants laissent derrière eux, faute de pouvoir les emmener dans les camions...

Perquisition

Les agents de la PAF cherchent des éléments à charge dans l'appartement de Sandra, la petite amie du chef présumé du réseau. © Julien Pearce


Au total, les équipes de la BMR fouillent de fond en comble trois appartements. Avec une idée bien précise de ce qu'ils cherchent : "Tout ce qui peut être carte sim, téléphone portable, mandat cash Western Union… tout ce qui a trait au trafic d’êtres humains vers la Grande Bretagne", explique l’un des agents de la PAF.

Autour de 10.000 euros pour une traversée. Et si les policiers cherchent notamment des mandats cash, c’est parce que l'argent ne reste pas longtemps entre les mains des passeurs, qui vivent plutôt chichement. Le cash récolté est en effet directement envoyé en Albanie. Et les affaires se révèlent très lucratives, puisqu’un clandestin doit débourser pas moins de 10.000 euros pour voyager dans la cabine du chauffeur complice et 1.000 de moins pour être caché dans la cargaison.

Appartement suspect albanais

Les policiers effectuent une perquisition chez l'un des six suspects arrêtés. Au mur, le drapeau d'Albanie. © Julien Pearce


Aide à l'entrée et au séjour d'étrangers en situation irrégulière. Face aux preuves collectées par les policiers et qui les accablent, les passeurs se défendent comme ils peuvent en garde à vue dans les locaux de la PAF. "Aide à étrangers en situation irrégulière, en bande organisée. Tu comprends ça, le terme ? Depuis le début de l’année, on est sur toi, sur ta petite équipe. Dis-moi ce que tu fais, explique ton rôle ! ", lance un policier à l’un des suspects albanais. Mais dans un premier temps, la plupart, réfractaires, n’ont pour seule ligne de défense que de nier absolument tout… "Si tu sais tout ça, pourquoi tu me demandes à moi alors ? Moi, j'parle pas", rétorque en face le suspect.  

auditionalbanais

Auditionnés lors de leur garde à vue, les suspects albanais - accompagnés d'une interprète - nient les faits en bloc. © Julien Pearce


Un réseau bien organisé. Mais le lendemain, après une nuit passée en garde à vue, certains comme Mergim décident de tout avouer. C'est le premier à "passer à table". Les larmes aux yeux, le frère du chef présumé explique alors que chacun à un rôle très précis dans le réseau. Il y a les recruteurs, qui proposent aux chauffeurs de poids-lourds d'arrondir leur fin de mois. Puis les financiers, qui collectent l'argent, et les autres, qui, en pleine nuit, amènent les migrants sur des parkings pour les dissimuler dans les camions.

Les migrants, "que de la marchandise". Ces zones de chargement font l'objet d'une guerre de territoire entre les différentes bandes de passeurs, explique le commandant Eric Bauer : "On sait que tel endroit va être contrôlé par les Afghans, tel endroit plutôt par les Kurdes. On peut avoir de temps en temps des frictions." Il faut dire que l'enjeu est de taille pour les trafiquants, puisque d'après Eurotunnel, près de 37.000 migrants ont été interceptés depuis le début de l'année alors qu'ils tentaient de passer outre-Manche. Ce sont des cartels, poursuit Eric Bauer : "Non seulement, les passeurs sont inhumains dans la façon dont ils traitent les migrants - car pour eux ce n’est que de la marchandise - et en même temps, ils sont prêts à en découdre entre eux en matière de contrôle de territoire."

Derrière les barreaux. Vendredi, les six suspects ont tous été mis en examen du chef "d'aide à l'entrée et au séjour irrégulier d'étrangers en bande organisée". Cinq d'entre eux ont été écroués, un dernier remis en liberté sous contrôle judiciaire. Des réseaux de passeurs comme ceux-là, les hommes du commandant en démantèlent environ un par mois, à raison de quatre à cinq enquêteurs mobilisés sur chaque affaire. Mais le travail est sans fin. Dès qu'une bande de passeurs tombe, une autre prend immédiatement sa place.

*Les prénoms des suspects interpellés ont été modifiés.