Fermer l'ENA : populisme ou sursaut démocratique ?

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L'édito politique d'Yves Thréard est une chronique de l'émission La matinale d'Europe 1
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Bruno Le Maire propose dans la lignée de célèbres énarques, dont il fait partie, de fermer l'institution qui l'a formé.

Vous voulez vous élever contre l’idée de Bruno Le Maire qui veut supprimer l’ENA ?

Pour quelqu’un qui veut renouveler la politique, c’est vraiment une vieille rengaine. Quasiment aussi vieille que cette école qui a été créée en 1945 par Michel Debré pour doter la France de hauts fonctionnaires bien formés. Avant Le Maire, Giscard d’Estaing, Chirac, Fabius et beaucoup d’autres ont voulu la mort de l’École nationale d’administration. Tous sont d’anciens énarques d’ailleurs. Auraient-ils honte de leur passé, de leur jeunesse, de leur réussite ? Tout cela sent le populisme et la démagogie. Tirer sur l’ENA, ça fait "genre", ça fait "anti-élites", ça flatte le bon peuple, pensent-ils. Comme si tous les maux de la France, toutes ses tares venaient de l’ENA. Bientôt, il faudra enfermer les énarques comme on veut enfermer tous les "fichés S".

Mais cette proposition pourra-t-elle un jour aboutir ?

C’est du temps perdu, un débat nul et non avenu. D’abord, l’ENA ne fait plus rêver, les jeunes préfèrent faire des affaires, gagner de l’argent que d’entrer dans la fonction publique. Ensuite, sur une promotion annuelle de 50 individus, la plupart finissent dans la préfectorale ou dans l’ombre de la machine administrative. Ils y accomplissent parfaitement leurs missions, sans se mettre plein d’argent dans les poches. Enfin, on n’entre pas à l’ENA comme ça, par cooptation ou piston. C’est un concours qui retient les meilleurs candidats.

Donc fermer l’ENA n’a pas de sens ?

Bien sûr que non, ou alors il faut fermer toutes les fabriques à élites : polytechnique, HEC, Normale sup où règne aussi l’entre soi et d’où sortent tout autant de jeunes ambitieux qui veulent faire de la politique. Veut-on mettre fin aux filières d’excellence dans ce pays, à la méritocratie et se vautrer dans la médiocrité de l’égalitarisme ? Tous les grands pays ont leurs filières d’excellence et aucune n’est parfaite. Non, c’est aux privilèges des énarques qu’il faut s’attaquer. Et là Bruno Le Maire a mille fois raison quand il demande que les énarques qui se lancent en politique démissionnent de la fonction publique et abandonnent leurs avantages. Voilà qui a du sens.