La verbalisation du harcèlement de rue est-elle possible ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Marlène Schiappa assure qu'une loi sur le harcèlement de rue est applicable. Si l’on en juge par les expériences conduites à l’étranger, c'est faux. 

Les amendes contre le harcèlement de rue sont-elles efficaces ?

C’est la proposition que porte Marlène Schiappa, la secrétaire d’État à l’égalité hommes-femmes. Des députés lui ont remis un rapport préconisant une amende de 90 euros minimum contre les harceleurs de rue pris en flagrant délit. La secrétaire d'état l'assure : ce n'est  pas qu'un coup de com’.

"On fait une loi qui sera véritablement applicable, avec des amendes, et on le verra au bout de quelques mois."

Une telle loi sera vraiment applicable. Vrai ou faux ?

Si l’on en juge par les expériences conduites à l’étranger, c'est faux. Plusieurs pays ont mis en place des lois contre le harcèlement de rue, et les bilans ne sont pas glorieux. Au Portugal, où la loi est en place depuis 2015, les signalements sont nombreux, mais il n’y a eu à ce jour, selon la presse portugaise, aucune condamnation.  On recense 31 amendes infligées dans l’année en Finlande, sur 550 affaires, et en Belgique, 3 seulement depuis que la loi est en place (2014). La plateforme d’information que le gouvernement a créée pour que soient dénoncés ces comportements n’a enregistré que 47 signalements en 2016.

En fait, selon les policiers belges que nous avons contactés, la loi est dure à appliquer : il n’y a jamais de flagrant délit (les gens se retiennent quand la police est là), et le temps que la victime trouve une patrouille, que cette patrouille arrive : soit les auteurs sont partis, soit ils nient. Il est compliqué de trouver des témoins, de qualifier un sifflement, un regard. Sans compter que la police peut être accusée de cibler une communauté ou un quartier. Bref, nulle part on ne compte plus d'une poignée de condamnations. Le constat est identique en dehors de l’Europe : en Argentine, au Pérou, on ne tient même pas de statistique tant la loi est peu appliquée.

Si ça ne sert à rien. Pourquoi la faire ?

Parce que ces lois ont d’autres vertus. Un exemple : en Grande-Bretagne, dans le comté du Nottinghamshire, on a pris une approche différente : le harcèlement est considéré comme un crime haineux. Les victimes peuvent porter plainte, et la règle, c'est qu’on les entend. La police se déplace, mène l'enquête, devant un café, dans une gare. En terme de volume ce n'est pas mirobolant (sur 153 plaintes déposées, 61 "crimes" ont été investigués l'an dernier), mais en terme d’image, les victimes le disent, c'est essentiel : elles se sentent reconnues, plus fortes. Cela modifie le rapport de force, car la loi montre clairement son camp.

C’est sur ce même effet que compte Marlène Schiappa, surtout pédagogique. Maintenant l’approche retenue, celle du flagrant délit, va rester compliquée, car cela suppose une forte présence policière, notamment dans les transports, véritable point noir du harcèlement (un tiers des femmes renoncent à les emprunter à certaines heures). L'une des députées auteures du rapport voulait d’ailleurs que les agents de sécurité soient assermentés, pour  retenir l’auteur du harcèlement en attendant l’arrivée de la police (comme ils peuvent le faire, dans les magasins avec un voleur), mais le gouvernement ne l'a pas souhaité.

Ce qui laisse sceptiques les associations. Elles se demandent aussi quels budgets seront accordés aux campagnes de communication, de prévention dans les écoles, essentielles selon elles, pour provoquer un sursaut, et que les gens osent intervenir, demain, s'ils sont témoins d’un harcèlement. Or ces budgets ont été rabotés cette année. On verra si cela changera en 2019.