François 1er a-t-il créé le loto pour financer des bâtiments ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Stéphane Bern affirme que François 1er a créé le loto pour financer des bâtiments.

Le Vrai-Faux avec Stéphane Bern au chevet de nos monuments.

Le journaliste, chargé par Emmanuel Macron de recenser le patrimoine en péril, défend cette vielle idée de créer un tirage spécial du loto pour financer les rénovations en s’appuyant sur un exemple historique. 

Stéphane Bern : "La loterie nationale a été créée par François Ier à la renaissance pour construire les monuments qui nous font rêver aujourd’hui. Puisque le loto a aidé à construire ces monuments, pourquoi est-ce que le loto ne pourrait pas aider à les restaurer ?"

François 1er a créé le loto pour financer des bâtiments. Vrai ou Faux ?

L’idée est jolie mais non, c’est faux. Pour une raison simple c’est que la première loterie nationale est bien créée par François 1er par un édit de 1539, on l’appelle "blanque" à l’époque, mais elle est tellement mal gérée que c’est un fiasco complet. Le prélèvement du roi est excessif, personne ne veut jouer. Ça ne rapporte rien et le parlement de Paris combat l’idée, il refuse d’enregistrer les lettres patentes. Après quelques tentatives, tout est abandonné et rien ne sera jamais construit. Si des bâtiments sont bien édifiés les années suivantes grâce à des loteries, ce n’est pas du fait de l’État. Ce sont des congrégations religieuses qui les organisent et c’est ainsi que vont se bâtir Saint-Sulpice, La Madeleine ou Sainte-Geneviève qui deviendra le Panthéon. Quand la première loterie royale qui fonctionne est créée sous Louis XIV, ce n’est pas pour bâtir mais pour renflouer les caisses. En clair, les monuments qui nous font rêver sont bien parfois nés de loteries, mais c’étaient des mouvements privés. L’État a plutôt financé des causes d’intérêt général comme les pauvres ou les hôpitaux sous Louis XIV, et cela a perduré.

Parce que les jeux d’argent restent marqués d’infamie. Si l’État a voulu les encadrer, c’était moins pour s’enrichir que pour freiner les dérives. L’affectation des produits du jeu a toujours été soigneusement pesée pour éviter l’accusation de dépenses somptuaires ou inutiles. On soutient les pupilles de la Nation mais également des projets d’adduction d’eau. Quand la loterie nationale telle qu’on la connaît est créée en 1933, c’est pour soutenir les gueules cassées et un fonds contre les calamités agricoles. Cette loterie, au départ, devait être provisoire.

Le provisoire a duré !

Il a duré. Au point qu’aujourd’hui, le produit des jeux atteint 4,5 milliards d’euros chaque année. C’est ce qui est prévu dans le budget 2018 qui abondent, pour une petite part, le Centre National de développement du sport. Le reste est avalé par le budget général. Il finance les dépenses sociales ou le trou de la Sécu. Passons l’historique des affectations successives, qu’on a longtemps détaillées pour justifier l'emploi de "l'argent du vice". Ce qui est certain, c’est que ça n’a jamais financé de bâtiments. Est-ce que cela peut changer ? C’est tout le débat. La Grande-Bretagne finance les monuments avec son loto, l’Allemagne aussi a un tirage spécial. Le maire de Versailles plaide depuis des années pour que l’on fasse la même chose.

Sauf qu’il faut avoir conscience des conséquences qui tiennent au principe même du jeu. L’État régule cette activité pour canaliser ce besoin constant dans la nature humaine et éviter qu’il se perde dans le réseau clandestin. Donc l’offre doit être suffisante mais pas plus. C’est pour cela que les machines à sous restent interdites dans les bars. L’offre de la Française des jeux est déjà diversifiée. Le risque de créer une nouvelle loterie, c’est de créer une nouvelle offre. Les Français perdent déjà en moyenne 190 euros par an dans les jeux et les comportements addictifs frappent 1,3% des adultes, soit deux millions et demi de personnes. Vous comprenez pourquoi cette si bonne idée est aussi combattue.

Pour une histoire sociale et politique des jeux d'argent en France, vous pouvez consulter en ligne la thèse (très complète) de Jean-Baptiste Darracq, L'État et le Jeu, en cliquant ici.

Pour une Histoire du jeu : J-M. Mehl, Les jeux au Royaume de France du XIIIème au début du XVIème siècles, Paris, Fayard