Déserts médicaux : faut-il contraindre l'installation des médecins ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Déjà en place en Allemagne et au Canada, la fin de la liberté d'installation des médecins a donné des résultats.

Le Vrai-Faux, Géraldine Woessner et les pistes du gouvernement pour réduire les déserts médicaux.

C’est l’un des dossiers majeurs de la ministre de la santé, confrontée à ce problème qui s’accentue, année après année. Les déserts médicaux s’étendent. Le gouvernement s’est donne trois mois pour remettre à plat l’organisation de l’ensemble du système, mais il refuse la solution prônée pourtant par la cour des comptes, le conseil économique et social, et une centaine de sénateurs : pas question de contraindre les médecins à s’installer dans les zones déshéritées. 

"Nous ne prônons pas la fin de la liberté d’installation parce que dans tous les pays où ça s’est mis en œuvre, ça n’a pas fonctionné, notamment lorsque les démographies sont faibles ce qui est le cas lorsqu’il y a peu de médecins. L’Allemagne, le Canada, ont vu que c’était un échec."

Les restrictions d’installations pour les médecins ont échoué en Allemagne, et au Canada. Vrai ou faux ?

C’est faux, Patrick. Les restrictions d’installations existent depuis longtemps dans ces deux pays. Et elles ont été efficaces au point d’ailleurs que, personne n’envisage de les réformer. Ce qui est vrai, c’est qu’elles n’ont pas suffi pour résorber les déserts médicaux, il n’y a pas de solutions miracle. 

L’exemple le plus frappant, c’est le Canada. Le Québec, pour être précis, qui est l’une des deux seules provinces à avoir contraint les médecins. C’est immense, le Québec, 2 fois et demi la France et pendant des années les autorités ont arrosé de subventions les médecins pour les inciter à s’installer dans les territoires reculés, rien à faire. Alors en 2002, elles ont pris une mesure radicale : aujourd’hui, tout jeune médecin a l’obligation de travailler trois ans dans un territoire reculé, avant de pouvoir s’installer, dans une zone en tension : 8 ans après la réforme, le nombre de médecins dans les provinces reculées avait augmenté de plus de 25% : quatre fois plus vite que le reste de la population.

Il faut dire que la contrainte est venue, avec un cocktail lourd de pénalités et d’incitations financières, contrainte qui vise aussi les médecins étrangers, sauf accord particulier, ils n’ont l’autorisation de travailler que dans ces territoires lointains.

En Allemagne, c’est très différent. Dès 1993 un système a été mis en place pour rattraper le retard en Allemagne de l’Est. Les médecins peuvent toujours s’installer librement, mais s’ils veulent être conventionnés par les caisses d'assurance maladie ils ne peuvent pas aller dans les régions surdottées. Cela a été efficace, mais le système a trouvé ses limites. On l’a réformé, récemment, en 2013. La formule pour calculer les seuils de densité est plus fine, elle prend en compte l’âge des populations. En un an le nombre de médecins en zone rurale a fortement augmenté, et en 2016 le nombre d’installations a progressé de 4% dans les villes moyennes. Ce n’est pas un franc succès, mais pas non plus un échec.

Quelles sont les autres mesures qui fonctionnent ?

Il n’y a pas une mesure. C’est toujours un cocktail. Au Québec, les incitations financières sont très fortes pour s’installer dans ces déserts, et le nombre de jeunes médecins formés dans les universités explosent, si bien qu'on espère bientôt que les problèmes d’accès seront résorbés. En Allemagne on adapte aussi la stratégie : en limitant l’installation dans les villes, tout en gonflant les aides à l’installation : jusqu'à 75.000 euros dans certaines campagnes.

Et en réfléchissant à la formation des médecins, on sait que la découverte d’une région pendant ses études fait qu’on a plus envie de s’y installer. Le gouvernement y réfléchit car ce qui est certain, c'est que les incitations financières, seules, ne suffisent pas. En 2015, elles ont coûté plus de 86 millions à l’assurance maladie, avec très peu d’effet. Donc que faire.

Les médecins refusent en France toute forme de contrainte, ce qu’il faut entendre. Ils sont moins bien payés qu’en Allemagne, moins nombreux aussi. La question pour le gouvernement, c'est s’il peut se permettre d’attendre. On s’affole aujourd’hui en regardant le nombre de médecins proches de la retraite : 25.000 ont plus de 65 ans. Mais il sort aussi du système 6.000 nouveaux médecins par an. L’enjeu, c'est de les convaincre, sans les écœurer.