Quand des mots blessants adressés aux enfants les marquent à vie

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Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
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Une première campagne grand public de sensibilisation sur l’impact des violences verbales prononcées par les parents vient d'être lancée en France.

Alors Anne aujourd’hui, vous nous racontez une scène dans les transports en commun qui a vous marquée…

Oui, ça vous est certainement déjà arrivé à tous. Et c’est peut-être cela qui est triste au fond. L’autre jour, dans cette rame de métro, il y a là devant moi un petit garçon de 5 ans, appuyé contre la barre ou plutôt affaissé contre cette barre. Normalement, à 5 ans, cette barre, on y grimpe, on tourne autour. A 5 ans, le métro, c’est un voyage, c’est l’aventure, c’est l’excitation.

Mais là, en face de moi, sur les frêles épaules de ce petit garçon, 5 ans, c’est déjà trop lourd. Il est tellement seul, le regard perdu, presque blasé, que je me demande s’il n’est pas effectivement seul dans ce métro et me mets donc à chercher un adulte autour de lui. Personne. Ce n’est que quelques instants plus tard, que j’entends une voix. Sa mère est donc assise quelques rangées plus loin et l’appelle. A ce moment-là, il faut voir le visage de ce petit garçon se retourner, plein d’espoir et d’amour pour sa mère en position d’attente, en demande de reconnaissance.

Et là, du fond de la rame, elle lui hurle dessus : "C’est de ta faute, si je suis toujours en retard ! Tu es toujours en travers de mon chemin, tu es toujours dans le passage !" Alors oui, pas de trace, pas de bleu. Mais je peux vous jurer que physiquement, le corps de ce petit brun en marinière haut comme trois pommes s’est un peu plus voûté. Il a rentré la tête dans les épaules et son regard a perdu encore un peu d’éclat.

Oui, physiquement, on voyait exactement où les mots avaient frappé. Alors, il y a quelques années, je serais intervenue, outrée, scandalisée et croyez-moi, cela m’a causé bien des soucis. J’ai laissé quelques plumes (et autre sérénité intérieure) face à des fessées déculottées dans des centres commerciaux, face des pères lançant à leurs fils "y a que les tapettes qui pleurent", ou des mères devant les cabines d’essayage de leur fille adolescente lâchant un "décidément rien ne te va !".

Mais ça, c’était avant de comprendre. De comprendre que ce sont nos propres blessures qui sont touchées, et ravivées à la vue de ce genre de scène. Comme si quelqu’un, là, sans prévenir, venait vous distiller de l’alcool à 90° sur une plaie béante. Cette fois-ci, je me suis dit que j’avais beaucoup de chance : plutôt que de me lancer dans un combat perdu d’avance avec cette femme visiblement peu encline au dialogue, j’allais plutôt profiter de ce micro Europe 1 qui m’est ouvert chaque jour pendant ces trois minutes d’Antidote pour vous parler des petites phrases assassines. De ces petites touches d’humiliation ordinaire qui saturent l’espace vital.

Ce que vous venez d’entendre, c’est un extrait du film de la première campagne grand public de sensibilisation sur l’impact des violences verbales prononcées par les parents. On y entend les témoignages de cinq adultes, qui livrent la petite phrase assassine qui a détruit leur vie. Celle avec laquelle ils se sont construits, qui les a marqués et qui les marque encore. C’est une belle avancée de reconnaître toujours un peu plus ces blessures invisibles, inspirées par les travaux de cette grande dame que fut Alice Miller dont je reviendrai vous parler.

Cette première campagne sera suivie de nombreuses initiatives jusqu’au 20 novembre, journée internationale des droits de l’enfant. De quoi nous inviter à mettre toujours plus de conscience dans notre discours et encore plus, lorsqu’on s’adresse aux plus jeunes. C’est parce qu’ils ne se rendent pas compte, parce qu’ils manquent de conscience que de nombreux parents distillent des mots qui font mal et qui, à force, peuvent laisser des traces indélébiles.

Et vous quelle est-elle, cette petite phrase qui a marqué votre enfance, balancée comme ça, sans prévenir. La petite vacherie pas bien méchante en apparence mais qui nous blesse tant parce qu’elle vient de ceux qu’on aime le plus et qui sont censés nous aimer. Et puis parfois, on en sort plus fort, comme Karl Lagerfeld, auquel sa mère a hurlé "Dessine, ça fera moins de bruit" en lui claquant le couvercle du piano sur les doigts !