Vente de Rafale : l’Egypte a-t-elle les moyens de payer ?

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Vente de Rafale : l’Egypte a-t-elle les moyens de payer ?
@ ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP
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ARGENT - Si l’achat de 24 Rafale par Le Caire est une bonne nouvelle pour le secteur de l’armement français, des doutes subsistent sur son financement.

Après 27 ans d’attente, Dassault Aviation voit enfin la lumière au bout du tunnel : le groupe aéronautique et la France doivent conclure lundi le premier contrat à l'exportation du Rafale, dont 24 exemplaires vont être vendus à l'Egypte. La vente devrait se faire pour environ 5,2 milliards d'euros, un montant pour le moins élevé pour un pays en pleine crise économique et sous assistance économique américaine. Comment le premier acheteur de Rafale va-t-il payer la facture ?

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© GIANLUIGI GUERCIA/AFP

L’Egypte, un acheteur en pleine crise économique. Les richissimes Qatar et Emirats arabes unis ou encore les géants en devenir que sont le Brésil et l’Inde : les dernières fois qu’il était question de vendre des Rafale, les acheteurs pressentis avaient les moyens de leurs ambitions. L’Egypte, elle, parait bien plus fragile économiquement : le pays a beau être un poids lourd régional, tant en termes démographique que géopolitique (canal de Suez), il reste très fragile économiquement.

Même si le Printemps arabe a peut-être détérioré la situation économique, les fondamentaux du pays sont inquiétants : "la croissance atone, la chute des revenus du tourisme, de l’investissement étranger et la crise énergétique ont aggravé les difficultés économiques de l’Egypte en 2013-2014", précise la Lettre Economique d’Egypte rédigée par la Direction générale du Trésor, avant d’ajouter que "le déficit hors-dons a atteint 17,7% du PIB, contre 14,1% en 2012-13". Le dernier rapport annuel de la banque mondiale ne dit rien d’autre et souligne que "les revers dans les transitions politiques en cours en Egypte (et d’autres pays de la région) risquent de miner un peu plus la confiance et nuire au tourisme, au commerce et aux investissements".

Le pays est donc à la peine sur le plan économique et ce alors même qu’il bénéficie de très importantes aides de ses alliés. L’Egypte est historiquement le deuxième bénéficiaire des aides américaines, derrière Israël : entre 1948 et 2011, l’Egypte a reçu 71,6 milliards d’euros d’aides. Mais elle est aussi soutenue financièrement par l’Arabie Saoudite, le Qatar et le Koweït, qui achètent ainsi une stabilité régionale, sans oublier l’aide des organismes internationaux (Banque mondiale, FMI). Bref, l’Egypte est sous subventions depuis un demi-siècle.

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© AFP PHOTO/HO EGYPTIAN PRESIDENCY

Quand la France aide à acheter français. Le pays des pharaons a beau avoir acheté toutes nos générations d’avion de combat depuis les années 1970 - des Mirage 5, des Alpha Jet et des Mirage 2000 -, on ne peut s’empêcher de se demander où l’Egypte va trouver l’argent. Car si l’armée et ses filiales sont le premier acteur économique d’un pays dirigé de facto par des généraux, il va falloir trouver un peu plus de 5 milliards.

La France en est bien consciente et a donc proposé d’accompagner l’Egypte dans cet investissement. D’abord à travers la Coface, un outil de l’Etat français chargé de proposer des services d’assurance-crédit à l’exportation, mais aussi avec le soutien de banques… françaises. "Compte tenu de la situation économique très tendue de l’Egypte, la France a accepté d’en garantir, via la Coface, environ la moitié hors acompte (…). L’Egypte doit maintenant négocier le crédit bancaire auprès d’un groupement d’établissements sous l’égide, très probablement, du Crédit agricole, accompagné de BNP Paribas et de Société Générale. Ce groupement pourrait compter jusqu’à une dizaine d’établissements, voire un peu plus", précise le quotidien Les Echos. En clair, la France a tellement intérêt à réussir une première vente de Rafale qu’elle aide l’Egypte dans toutes les étapes du projet, du financement jusqu’à l’assurance.

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© Dassault Aviation/Fr. Robineau

Une vente risquée ? Le fait que l’Egypte ait besoin du soutien financier de la France laisse donc certains acteurs du dossier sceptiques. "Tant que ce n’est pas signé, on se méfie ! Cela fait 25 ans que nous sommes échaudés. Il y a eu tellement de déceptions par le passé", a confié  le syndicaliste CGT de Dassault Aviation, Pierre Etchegoyen, au site spécialisé Usine Nouvelle. Un autre chiffre alimente ce scepticisme : entre 2003 et 2013, la part du budget étatique consacré à l’armée est passée de 9,9% à 4,7%, selon les chiffres de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri).

Mais pour beaucoup, le jeu en vaut la chandelle. D’abord parce que cette première vente de Rafale pourrait avoir un effet d’entrainement sur d’autres acheteurs potentiels. Ensuite parce que l’Egypte est un gros acheteur d’armes, le 15e plus gros importateurs d’armes au monde entre 2009 et 2013 selon le Sipri, et qu’il y a une opportunité à saisir : depuis la répression du Printemps arabe, les Etats-Unis ont revu leurs relations avec Le Caire en vertu du programme Foreign Military Financing. Alors que Washington lui versait chaque année au moins un milliard de dollars pour que l’Egypte achète des armes américaines, les Etats-Unis ont décidé de suspendre la vente des appareils les plus sophistiqués et meurtriers (chars, missiles, avions). Une chance pour d’autres grands vendeurs d’armes, dont la Russie et la France.

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"Le Rafale n'a pas été bradé, Dassault ne brade...par Europe1fr