Qui est Lactalis, le géant du lait au cœur du bras de fer avec les éleveurs ?

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Qui est Lactalis, le géant du lait au cœur du bras de fer avec les éleveurs ?
Manifestation de producteurs de lait devant une usine Lactel, appartenant au groupe Lactalis.@ JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
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L'entreprise, restée aux mains de la famille Besnier depuis sa création en 1933, est devenue en 2011 le premier groupe laitier au monde. Mais ses relations avec les producteurs de lait sont difficiles depuis plusieurs années. 

C'est actuellement le groupe le plus détesté des producteurs de lait français. Lactalis et ses tarifs d'achat, les plus bas de France, sont au cœur d'un bras de fer avec les éleveurs qui ne date pas d'hier. Le conflit, avivé par un contexte économique difficile pour le monde agricole, l'est aussi par l'attitude de l'entreprise et de son PDG, Emmanuel Besnier.

Culture du secret. D'eux, on sait bien peu de choses. Lui esquive les médias, les syndicats professionnels et les politiques. "On ne le voit jamais. Je ne l'ai jamais vu, je n'ai pas son portable", a confessé lundi le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll. La société, elle, ne publie pas ses comptes. N'étant pas cotée en bourse, elle n'y est pas obligée. En 83 ans d'existence, Lactalis n'a en effet jamais changé de pavillon, restant toujours sous celui de la famille Besnier. L'histoire ressemble à un story-telling bien rôdé : André, le grand-père d'Emmanuel, a fabriqué ses 17 premiers camemberts avec 35 litres de lait à Laval, où se situe encore le siège de Lactalis. Son fils, Michel, lui a succédé en 1955, avant d'avoir le coup de génie qui va permettre à l'entreprise de se développer.

Success story. En 1968 en effet, le groupe lance le camembert Président, pasteurisé, ce qui lui permet de s'exporter à l'international. Sous l'ère Michel Besnier, le groupe, qui ne s'appelle pas encore Lactalis mais porte toujours le nom de son propriétaire, commercialise aussi le premier lait conditionné en brique "Tetra Pak". Peu à peu, l'entreprise muscle ses exportations, mettant notamment un pied sur le marché américain et s'implantant en Italie. Les rachats successifs de Lactel, Bridel et Roquefort Société lui permettent de croître. À tel point qu'en 1999, Besnier devient Lactalis, un nom plus facile à prononcer à l'étranger, mieux adapté à une structure d'envergure internationale.

OPA tous azimuts. Emmanuel Besnier, qui a succédé à son père à la mort de ce dernier, en 2000, a poursuivi sur la même lancée. Italie, Espagne, Croatie, Slovénie, Australie, Inde, Turquie : Lactalis lance des OPA tous azimuts, rachète à tour de bras à travers le monde, signe un accord avec Nestlé pour créer une filiale commune et devient dès 2011 le numéro un mondial des produits laitiers. Les chiffres actuels font d'ailleurs tourner la tête : 75.000 salariés (dont environ 15.000 en France), 230 unités industrielles dans 43 pays différents et 17 milliards d'euros de chiffre d'affaires l'année dernière.

Plusieurs condamnations. Tout juste peut-on trouver quelques accrocs dans cette belle histoire de réussite industrielle. Une condamnation, en 2000, pour "fraude sur le lait et publicité mensongère", Lactalis ayant visiblement l'habitude de couper son lait avec de l'eau. Une accusation, huit ans plus tard, de vente de fromages  périmés. En mars 2015, le groupe a également été condamné pour entente illicite sur les prix des produits laitiers frais dans l'affaire dite du "cartel du yaourt".

Bras de fer permanent depuis 2009. Mais depuis 2009, ce sont surtout les bras de fer avec les producteurs de lait qui placent Lactalis en une des médias. Cette année-là, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) bloque des usines Lactalis pour protester contre la chute des prix du lait. Un scénario qui se répète depuis quasiment tous les ans. En 2011, les groupements de producteurs se rebiffent contre les contrats proposés par le groupe, qu'ils jugent déséquilibrés. L'année suivante, la FNPL engage une action en justice contre la société au sujet de ces contrats. En 2013, c'est le médiateur des relations commerciales agricoles qui est saisi par les éleveurs, avant que ces derniers ne mènent diverses actions contre le géant industriel. Une nouvelle action groupée en justice est entreprise en 2015, juste avant la fin des quotas laitiers. Et le torchon brûle toujours aujourd'hui entre les éleveurs et le groupe, taxé de "plus mauvais payeur" de France.  

Lactalis est une très belle réussite industrielle, mais dont le comportement reste moyenâgeux vis-à-vis des producteurs.

"Comportement moyenâgeux". Les relations sont d'autant plus tendues que Lactalis rechigne à négocier avec les syndicats, préférant dialoguer directement avec les producteurs. Une façon de procéder qui ne vise, selon la FNSEA, qu'à pouvoir faire pression plus facilement sur chacun. "Lactalis est une très belle réussite industrielle, mais dont le comportement reste moyenâgeux vis-à-vis des producteurs", résume Marcel Denieul, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine, à Libération. Peu douée pour la négociation avec les éleveurs, l'entreprise ne le serait pas plus pour le dialogue social. Selon Le Canard Enchaîné, Michel Besnier avait entrepris, en 1982, de briser une grève dans l'une de ses usines en envoyant des anciens militaires armés de gaz lacrymogènes et de revolvers.

Peu solidaire des autres groupes. Peu appréciée des producteurs, Lactalis ne l'est pas nécessairement plus de ses pairs. Forte de son statut de leader mondial des produits laitiers, la société snobe les syndicats professionnels, notamment la Fédération nationale des industries laitières (FNIL) et le Centre national interprofessionnel de l'économie laitière (CNIEL). Elle y siège, mais n'y envoie pas de chefs opérationnels. Et reste souvent considérée comme peu solidaire des autres groupes.

Communication parcimonieuse. Lactalis, de son côté, communique avec parcimonie en temps de crise, et toujours de la même façon : en rappelant que la baisse des prix du lait vient avant tout de la surproduction. Dans un communiqué publié le 18 août, le groupe a également fustigé le syndicalisme agricole qui "refuse la réalité du marché et s'en prend à une entreprise en particulier avec un discours irresponsable". Emmanuel Besnier, lui, ne prend pas la parole, quitte à alimenter les critiques des éleveurs qui le jugent méprisant. "Il est dans la tradition de son père", explique Jean Arthuis, ancien sénateur de Mayenne, qui l'a déjà rencontré. "On ne communique pas, on conduit sa barque."