Quelle réforme pour une médecine du travail décriée ?

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Quelle réforme pour une médecine du travail décriée ?
@ JOE RAEDLE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP
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SANTÉ - Un rapport a été remis au gouvernement pour améliorer cette médecine. Mais la situation est déjà critique et les propositions ne font pas l’unanimité.

La médecine du travail n’est pas au mieux et les pouvoirs publics en sont bien conscients. Le gouvernement a donc commandé au député PS Michel Issindou un rapport sur le sujet, un document rendu public mardi et qui ne propose rien de moins qu’un "changement de paradigme". Preuve que le malaise est profond et qu’une réforme s’impose. Mais que propose ce rapport ?

Médecin du travail, une profession mal aimée. Instaurée depuis 1946, la médecine du travail est une spécificité française censée remplir un double service : protéger les salariés en surveillant leur état de santé et la compatibilité avec leur poste de travail, mais aussi protéger les employeurs en vérifiant que les personnes qu’ils embauchent sont en bonne santé.

Sauf que, dans les faits, la médecine du travail ne satisfait personne ou presque. Le patronat la considère comme une complexité supplémentaire qui a un coût.  Du côté des employés, ce n’est guère mieux : ils s’interrogent sur l’utilité de ces visites médicales et ne se confient pas entièrement, doutant de l’indépendance du médecin du travail vis-à-vis de leur employeur. Les enquêtes publiées en 2007 montrent que ce secteur a servi de caisse noire au patronat n’a rien arrangé. Au sein du corps médical, les médecins du travail n’ont pas plus la cote : cette filière est la dernière que choisissent les étudiants en médecine, si bien que cette formation n’était remplie qu’à 64% en 2013. Résultat : des médecins du travail mal considérés par leurs homologues et une profession vieillissante, faute de renouvellement.

Et qui accumule les mauvaises notes. Si l’image des 5.600 médecins du travail est écornée, qu’en est-il de leur travail ?  Le rapport Issindou tente de répondre à la question et il n’est pas plus indulgent. Premier constat, la médecine ne remplit pas toutes ses missions, faute de temps : "l’obligation de vérifier systématiquement l’aptitude des salariés à chaque visite médicale pèse sur l’activité des services de santé au travail et limite les effets des réformes engagées", souligne le document. De plus, "ce suivi est aujourd’hui réalisé en réponse à des obligations réglementaires plutôt qu’à des besoins de santé" : en clair, on fait passer des examens de santé aux salariés parce que c’est obligatoire, mais pas assez d’actions sont menées pour améliorer leur santé. Si bien que le rapport "suggère des pistes pour clarifier, simplifier et surtout coordonner et piloter cet ensemble complexe, dont l’efficacité est globalement encore insuffisante".

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medecine santé © JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP

Comment améliorer la médecine du travail ? Pour alléger la charge de travail, le rapport recommande un changement de taille : espacer davantage la durée entre deux consultations obligatoires. Alors qu’un salarié doit actuellement voir un médecin du travail au minimum tous les deux ans, les auteurs préconisent de passer à une visite médicale tous les cinq ans. Seuls les salariés occupant un poste à risque conserveraient le rythme d’une visite tous les deux ans.Autre suggestion pour libérer du temps : remplacer les médecins du travail par des infirmiers pour les visites de routines. Seuls les cas problématiques seraient confiés aux médecins. Enfin, le rapport propose de supprimer la fiche d’aptitude que tout employé doit décrocher lors de son embauche.

Objectif de la manœuvre : "permettre aux médecins du travail de se consacrer davantage à la prévention des risques professionnels, par des actions individuelles et collectives dans l’entreprise. L’adaptation des postes de travail et le reclassement des salariés constituent également une priorité". En clair, libérer du temps pour permettre aux médecins de faire des préconisations et donc d’améliorer les conditions de travail au sein de l’entreprise.

Des pistes qui ne font pas l’unanimité. Faut-il voir dans ces pistes un moyen de monter en gamme ou une manière d’éloigner un peu plus la médecine du monde de l’entreprise ? Les syndicats penchent visiblement en faveur de la deuxième réponse : dans un communiqué intitulé "Stupeur et tremblements de colère", la CFE-CGC dénonce un rapport qui "propose de le cantonner soit au contrôle soit au traitement des travailleurs en situation de handicap. De toute façon il faut éloigner le médecin du travail, ce gêneur, des salariés".

"C’est un rapport fratricide : les salariés n’auront plus d’accès direct au médecin du travail ; celui-ci ne pourra plus imposer à l’employeur un aménagement de poste, et, au niveau du collectif, il n’aura plus aucun regard sur ce qui se passe dans l’entreprise", a réagi le Dr Martine Keryer, de la CFE-CGC, dans les colonnes du Quotidien du médecin. Et le syndicat d’ajouter que le "rapport reprend toutes les demandes patronales", ce qui n’est pas faux : dès 1987, le CNPF – l’ancêtre du Medef -  réclamait le remplacement des médecins du travail par des infirmiers.

Le dialogue avec les médecins du travail est donc mal engagé et nécessiterait de se laisser du temps pour engager un débat approfondi avec toutes les parties. Ce qui n’est pas vraiment ce vers quoi le gouvernement s’orienterait : selon Le Quotidien du médecin, plusieurs amendements pourraient être ajoutés à la loi sur le dialogue social dès cette semaine.