Piketty : expulser la Grèce, c'est "ouvrir la boîte de Pandore"

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Piketty : expulser la Grèce, c'est "ouvrir la boîte de Pandore"
@ EUROPE 1
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"Les apprentis sorciers qui s’imaginent qu’on va apporter la stabilité dans la zone euro en expulsant un membre pour discipliner les autres sont extrêmement dangereux", a estimé l’économiste Thomas Piketty.

INTERVIEW

Selon tout vraisemblance, la Grèce va se retrouver en défaut de paiement mardi à minuit et prendre le risque d'une sortie de la zone euro. Un scenario que redoute l'économiste Thomas Piketty : "on est tout près d’une grande catastrophe : ouvrir cette boîte de pandore d’un pays sortant de la zone euro, ce serait une erreur dramatique, historique. Personne ne peut savoir ce qu’il se passerait ensuite", a prévenu l'économiste et directeur d’études à l’EHESS. A ses yeux, il est plus que temps de parler de restructuration de la dette, seule solution pour envisager une sortie de crise.

Exclure la Grèce de la zone euro "serait une erreur dramatique, historique". Ce qui semblait inimaginable et désormais très sérieusement envisagé : faute d'accord avec ses créanciers, la Grèce pourrait bien se retrouver en faillite et exclue de la zone euro. "On est tout près d’une grande catastrophe", a prévenu Thomas Piketty sur Europe 1. "Ouvrir cette boîte de pandore d’un pays sortant de la zone euro, ce serait une erreur dramatique, historique. Personne ne peut savoir ce qu’il se passerait ensuite, il y a de forts risques qu’à chaque élection, au Portugal ou ailleurs, on se demandera alors quel pays va sortir. Tous ceux qui disent que la sortie est possible se trouveront évidemment renforcés et on risque fort de se retrouver avec des mouvements politiques bien pires au pouvoir", a-t-il poursuivi.

Et l'économiste de pointer les partisans d'une ligne dure vis-à-vis d'Athènes, Allemagne en tête. "Les apprentis sorciers qui s’imaginent qu’on va apporter la stabilité dans la zone euro en expulsant un membre pour discipliner les autres sont extrêmement dangereux. L’idéal européen est en passe d’être très sérieusement écorné, et peut-être même détruit, par ces décisions d’apprentis sorciers. Donc l’urgence, c’est surtout que Hollande prenne ses responsabilités et vienne dire que la restructuration de la dette, ce n’est pas pour après-demain, c’est pour maintenant", a déclaré Thomas Piketty.

Restructurer la dette, la véritable priorité. En effet, pour Thomas Piketty, toute réforme grecque sera vaine si ses créanciers ne consentent pas à un nouvel effacement de sa dette. "On a perdu six mois dans cette négociation où on n’a toujours pas abordé la question importante qu’est la restructuration d’ensemble de la dette grecque et d’ailleurs d’autres pays européens très endettés comme le Portugal, l’Italie. C’est vraiment l’ensemble des dettes de la zone euro qui doit être restructurée", a-t-il martelé.

Et Thomas Piketty d'ajouter : "qu’on en efface une partie, comme cela s’est toujours passé dans l’histoire. Là, il y a une espèce d’amnésie et d’ignorance historiques de la part de nos dirigeants qui est absolument consternante parce que l’Europe dans les années 50 s’est construite justement sur l’effacement des dettes publiques du passé pour investir dans l’avenir, dans les infrastructures, dans la croissance. L’Allemagne avait une dette extérieure considérable qui a été annulé par la conférence de Paris et de Londres de 1953 et 1954 pour justement investir dans l’avenir parce qu’on pensait que les jeunes générations d’Allemands, et même de Français, n’avaient pas à payer éternellement pour les dettes accumulées par les gouvernements précédents. Et pourtant, dieu sait si les gouvernements précédents avaient fait des bêtises bien plus graves que celles des gouvernements grecs en 2009".

Un débat refusé par le reste de l'Europe. "Cela fait six mois que les Européens auraient du faire des propositions. Là, j’entends Juncker, Merkel, Hollande qui disent ‘ah, mais justement on s’apprêtait à parler de la restructuration de la dette. C’est dommage qu’il soit parti le vendredi parce qu’on allait en parler le samedi’. Cela fait six mois que le gouvernement grec le demande", a souligné Thomas Piketty. "Je veux juste rappeler la situation, a-t-il détaillé : la Grèce part en 2009 d’un niveau de déficit considérable, qu’ils avaient d’ailleurs nié en manipulant leurs comptes. Ensuite, on part en 2010 d’une politique d’austérité sans précédent qui finalement a un peu tué le malade. Quand vous avez un niveau d’activité économique, de PIB, qui a chuté de 25% entre 2009 et 2015, c’est bon pour personne, y compris pour les créanciers : ça n’aide pas à rembourser la dette".

"Les Grecs ont fait une cure d’austérité sans précédent et sont passés au cours de l’année 2014 dans une situation d’excédent primaire. Cela veut dire que les Grecs, à partir de 2014, ont commencé à payer plus d’impôts que ce qu’ils reçoivent en dépenses publiques. Effectivement, c’est tout à fait raisonnable de demander aux Grecs, compte tenu des erreurs passées, d’être en situation d’excédent primaire, c’est-à-dire d’autofinancer leurs dépenses et de dégager un surplus. Toute la question est de savoir si peut se contenter d’un léger surplus. Je pense que oui, jusqu’à ce qu’au moins l’économie grecque retrouve son niveau d’activité économique d’avant les chocs. Cela parait être le bon sens minimal. Au lieu de cela, alors que les Européens avaient promis aux Grecs en 2012 que lorsque la Grèce serait en situation d’excédent primaire, alors enfin on renégocierait le niveau de la totalité de la dette, les Européens ont refusé cela. C’est pour cela que le précédent gouvernement grec a chuté, c’est pour cela que Tsipras a gagné les élections en janvier 2015. Et depuis six mois, les Européens refusent toujours de parler de cette question".

De ce point de vue là, "le plan des créanciers est un mauvais plan, un plan récessif" aux yeux de Thomas Piketty :


Grèce : pour Piketty, "le plan des créanciers...par Europe1fr

"Après, je comprends que certains Grecs, vu la violence de la menace d’expulsion de la zone euro, aient peur. Mais ce qui est important, c’est que François Hollande et Angela Merkel se prononcent solennellement cette semaine pour dire qu’il est hors de question d’expulser la Grèce de la zone euro et que, oui, il va falloir parler de la restructuration de la dette. Il faudra en parler lundi prochain, quel que soit le résultat du référendum, et il est très important que François Hollande et Angela Merkel arrêtent cette partie de poker menteur".

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