Quotas laitiers : qui va profiter de leur suppression ?

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Quotas laitiers : qui va profiter de leur suppression  ?
@ JONATHAN NACKSTRAND / AFP
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AGRICULTURE - Les agriculteurs français ne seront pas à égalité face à la suppression, le 1er avril, des quotas laitiers en Europe. 

Après 31 ans de bons et loyaux services, les quotas laitiers vont disparaître le 31 mars à minuit. Dès mercredi donc, les éleveurs de l'Union européenne pourront produire autant de lait qu'ils le veulent sans courir le risque de recevoir une sanction de Bruxelles. L'Europe, déjà 2e productrice au monde et 1e exportatrice de lait en poudre, souhaite ainsi donner un coup de fouet à ses exportations dans un monde qui a toujours plus soif de lait. Mais si certains Etats y voient le Graal, pour d'autres comme la France, c'est la soupe à la grimace. Avec 65.000 éleveurs, 200.000 emplois directs et une deuxième place sur le podium des producteurs européens, la France du lait s'inquiète notamment pour ses petits producteurs.

#C'EST QUOI LES QUOTAS LAITIERS ?

Les quotas laitiers plongent leurs racines dans l'après-guerre quand l'Europe avait la phobie des tickets de rationnement. La solution pour nourrir un continent en plein baby-boom ? Stimuler la production agricole à coups de subventions. Concrètement, ça donne la PAC (Politique agricole commune) à partir de 1962. Mais les aides de la PAC, en encourageant à produire toujours plus, se révèlent alors à double-tranchant. Si les écoliers français peuvent boire à l'école leur verre de lait quotidien, l'Europe, face à la surproduction, achète tous les surplus. Politique bien trop coûteuse et qui devient intolérable au début des années 1980. En 1984, Bruxelles met donc le holà en instaurant des quotas. Un éleveur qui les dépasse reçoit donc une amende. 

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© SEBASTIEN BOZON / AFP

#L'EXPORT, NOUVEL HORIZON DU LAIT FRANÇAIS ?

Si en 1984, l'offre excédait la demande, en 2015, c'est l'inverse. L'Europe peut désormais se saisir de parts de marché en Afrique et surtout en Asie. Après des scandales sanitaires à répétition, les Chinois achètent désormais à l'étranger leur lait en poudre. Le Vieux continent a d'ailleurs déjà augmenté ses exportations en direction de ce pays de… 59% entre 2013 et 2014. Autrement dit, pour l'Union européenne, puisqu'il y a plus d'acheteurs, il n'y a plus de raison de brider ses éleveurs.

Aujourd'hui, sur 10 litres de lait produits, la France n'en exporte qu'un seul hors de l'Europe. Avec la suppression des quotas, les spécialistes l'assurent : la production va s'envoler et se vendre dans le monde entier. Et pour certains, l'Europe sans quotas est déjà sur les rails En janvier 2016 sera en effet inaugurée dans le Finistère une usine de lait en poudre du groupe chinois Synutra. Pas moins de 300 millions de litres de lait par an y seront transformés, fournis par un millier de producteurs.

#LES GAGNANTS ET LES PERDANTS  

Un cours du lait fluctuant. Avec une production libéralisée, les prix vont l'être aussi. Et si des crises surgissent, les quotas laitiers ne seront plus là pour réguler la production. Evénement climatique, alerte sanitaire mais aussi hausse de la production vont agir sur les cours du lait.

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© PHILIPPE HUGUEN / AFP

Fin du modèle familial ? La PAC ainsi que les quotas ont jusque là permis à la France de préserver un maillage très serré d'élevages sur l'ensemble de son territoire. La moyenne de ses troupeaux est d'ailleurs seulement de 53 vaches contre 119 au Royaume-Uni. Ce modèle familial d'exploitation va-t-il tolérer la fin des quotas ? Non, selon Jean-Marc Thomas de la Confédération Paysanne interrogé par France 3 : "s'en sortiront le mieux ceux qui ont des coûts de production bas, comme l'Irlande ou la Nouvelle-Zélande", où les bêtes sont nourries à l'herbe. 

Le petit éleveur français, lui, pour produire plus, devra acheter des terres pour élever plus de vaches ou les nourrir avec des céréales payées de sa poche. Les exploitations les fragiles risquent de ne pouvoir faire ni l'un ni l'autre et pourraient mettre la clef sous la porte. 

Les fermes industrielles renforcées ? Si les fermes industrielles sont en partie décriées en France où elles restent rares, elles risquent de fleurir dans un avenir proche. La fin des quotas laitiers et les baisses de prix qu'elle peut éventuellement entraîner vont renforcer les gros producteurs aux exploitations modernisées. La ferme des 1.000 vaches dans la Somme en est l'exemple type. Face à ces mastodontes, les petits producteurs de lait n'auront qu'une bouée de sauvetage selon la FNPL : les regroupements. Pour pouvoir en effet peser dans les négociations sur les prix avec les industries de l'agro-alimentaire ou les distributeurs, les petites exploitations auront tout intérêt à s'unir pour être plus fortes. 

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© SEBASTIEN BOZON / AFP

La fin des quotas ? La Suisse a déjà testé. En 2009, la Suisse a mis fin aux quotas laitiers en vigueur chez ses éleveurs. Et en 2014, le bilan n'est pas franchement positif si on en croit un rapport de l'European Milk Board remis à Bruxelles. Si la production de lait a augmenté, cela a surtout bénéficié aux grandes exploitations situées en plaine. Celles, plus modestes et situées en montagne, ont plutôt eu tendance à faire faillite devant "une grande pression exercée sur les prix". De plus, depuis la suppression des quotas, les industriels de l'agro-alimentaire ont eu tendance à encore plus se concentrer pour obtenir des prix bas de la part des éleveurs. Le rapport conclut que la suppression des quotas est défavorable aux producteurs mais aussi aux consommateurs qui y perdent en qualité. 

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