Consommation : peut-on se passer d’argent liquide ?

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Consommation : peut-on se passer d’argent liquide ?
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GROS SOUS - Monnaie virtuelle, smartphone porte-monnaie, carte bancaire…, l’argent liquide a-t-il encore un avenir ?

Des thunes, des ronds, du blé, du flouze, de la callaisse … les petits noms ne manquent pas à l’argent liquide et à raison. Il nous est familier, on le touche, on le donne, on le chérit et au fond de sa poche, on a toujours quelques pièces qui font gling-gling. Il est aussi tout puissant, il est le seul mode de paiement qu’un commerçant ne peut vous refuser et pas moins de 1.000 milliards en billets circulent dans la zone euro. Et pourtant, face à des modes de paiements de plus en plus nombreux et modernes, l’argent liquide semble fragile. De plus, il est mal vu car vecteur du blanchiment d’argent. La France vient d’ailleurs d’interdire les paiements en liquide dépassant les 300 euros auprès des organismes publics. 

L’argent liquide, un "archaïsme" ? On a envoyé des hommes sur la Lune et bientôt un robot sur une comète. On lit son journal sur une tablette et on se chauffe au nucléaire. Mais pour nos paiements du quotidien, rien n’a changé ou si peu. Depuis l’Antiquité, on paye avec des pièces et des billets. "C’est rudimentaire quand on y pense, presque archaïque", observe le sociologue Gilles Lazuerch, maître de conférence en sociologie à l’université de Nantes. "C’est aussi très contraignant. L’argent liquide demande des efforts : aller à un distributeur, parfois faire l’appoint… ". Et puis, l’argent liquide, c’est sale au premier sens du terme : on trouve 26.000 genres de bactéries en moyenne sur un billet.

Ça coûte une fortune. Autre défaut de taille, les pièces et les billets coûte cher,  selon Thierry Leveque, journaliste qui a enquêté sur l’argent liquide en France : "Entre l’achat des matières premières, la fabrication sous haute sécurité, le transport, le recyclage… c’est 60 milliards d’euros que dépense la zone euro chaque année pour fabriquer le liquide". Il faut dire qu’un billet de 5 euros a une durée de vie de 9 mois seulement. Les pièces, elles, ont l’avantage de durer  40 ans en moyenne, selon la Monnaie de Paris.

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La Banque de France à Chamalières (Puy-de-Dôme), là où sont fabriqués nos billets.

Un "véhicule du crime" ? Si l’argent liquide est mal jugé, c’est aussi qu’il est le mode de paiement privilégié du commerce illégal. Et le billet préféré est celui de 500 euros : "Un million d’euros en billets de 500, ça rentre dans une brique de lait. La même somme en dollars ou en livres sterling, il vous faut une grosse valise", explique Thierry Leveque. 

Éliminer les gros billets ? "C’est du bon sens mais la Banque centrale européenne ne le souhaite pas, même si l’économie n’en a  nullement besoin", selon le journaliste. Éliminer l’argent liquide ? "C’est souhaitable. Le liquide, c’est le véhicule du crime. Éliminez-le et c’est la disparition de la drogue, du proxénétisme et de la traite humaine", assure Thierry Leveque.

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© reuters


Des achats en liquide limités par la loi. Les Etats l’ont compris et la France tout particulièrement fait la chasse aux paiements en cash. On ne peut y donner plus de 3.000 euros à un commerçant (bientôt 1.000), pas plus de 10.000 pour un achat de terrain, pas plus de 300 euros désormais auprès d’un organisme public. Les Etats-Unis ont supprimé leurs billets de 500 dollars dès 1969 et le Royaume-Uni n’accepte pas au change les coupures de 500 euros. L’argent liquide est un mal aimé mais par quoi le remplacer ?

"Je t’ai fait un virement sur ton portable". La disparition du liquide, "c’est technologiquement possible", selon Thierry Leveque. Pour preuve, au Kenya où les deux tiers de la population n’a pas de compte bancaire, c’est un opérateur téléphonique qui a exploité le filon. Le M-Pesa, qui permet de faire des virements ou de payer par téléphone portable avec un système de codes, est utilisé par un tiers des Kenyans et accepté par 60.000 commerçants.  Pour autant, malgré son succès, le M-Pesa n’a pas encore fait disparaître le liquide.

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© reuters


Au Kenya, un téléphone équipé du M-Pesa, propose les mêmes services qu'une banque.

C’est pour quand chez nous ? Pour l’instant, les paiements par téléphone n’ont pas rencontré un franc succès. Le système Wallet proposé par Google, faute de séduire les commerçants, n’a pas percé aux Etats-Unis. Les choses pourraient changer avec l’Iphone 6, dont la sortie est bientôt prévue, et qui intégrerait une puce de communication spéciale, ainsi qu’un lecteur de reconnaissance d’empruntes digitales, afin de faire des achats dans les magasins équipés. Pour Thierry Leveque, le numérique a tout bouleversé et il bouleversera aussi l’argent : "Quand internet est apparu, je me suis dit que ça ne servait à rien. Maintenant, qui imaginerait sa vie sans ? Tout le monde est connecté, alors le liquide peut tout à fait disparaître, comme disparaîtra sans doute la presse en version papier". 

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© reuters


Le Wallet de Google n'a pas rencontré un grand succès.

La monnaie virtuelle, l’avenir ? Le bitcoin est une monnaie virtuelle qui circule en dehors des circuits bancaires, et n’est pas contrôlée par les banques centrales. Sa valeur est fixée par l’offre et la demande sur des plates-formes d’échange virtuelle. Pour l’économiste Philippe Herlin, "plus il y a de monnaie, plus il y a de liberté". Le bitcoin est donc une bonne chose,  c’est même  de "l’or numérique" selon lui.  Aux Etats-Unis, le bitcoin est soumis à l’impôt et plusieurs milliers d’entreprises et de commerces  l’acceptent déjà comme mode de paiement, contrairement à  la France où la réglementation freine son développement. Philippe Herlin balaye les critiques souvent adressées au bitcoin : "Non, ce n’est pas un refuge pour l’argent sale. C’est désormais réglementé et lors de gros achats en bitcoin, les entreprises le signalent aux autorités. Qu’on regarde plutôt du côté des paradis fiscaux". 

L’argent liquide, ça rassure. "L’argent liquide, c’est le seul mode de paiement garanti. La monnaie virtuelle n’a pas de cours légal et un chèque peut être en bois. Au moins avec un billet de 10 euros dans votre poche, vous êtes sûr de posséder 10 euros", explique la Banque de France mais elle oublie les contrefaçons. Sur le fond, pourtant, elle a raison, le liquide a de la valeur, psychologiquement au moins. Et c’est le principal obstacle à sa disparition. 

Manipuler de l’argent, besoin vital ? Oui, selon l’économiste Philippe Herlin : "Si vous éliminez les pièces, alors, il faut tout interdire. Sinon,  les gens s’échangeront des métaux précieux, de l’or ou de l’argent". Même la monnaie virtuelle Bitcoin ne peut résister à cet aspect matériel. Elle existe sous forme de cartes et de pièces. 

Pour le sociologue Gilles Lazuerch, c’est "le refus inconscient des machines" qui fait que le liquide survivra au porte-monnaie virtuel : "même si les paiements par smartphone  se généralisent, il y aura toujours du liquide. C’est comme les gens qui mangent de l’industriel mais, de temps en temps, achètent du bio".

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© reuters


Un billet de 1.000 dollars dans un musée aux Etats-Unis, ses petits frères suivront-ils ?

Moins on a d’argent, plus on aime le liquide. Le liquide, ça rassure surtout quand on n’en a pas beaucoup. Pour le sociologue Gilles Lazuech, "le liquide reste très présent dans les milieux modestes et chez les étudiants car quand on a peu d’argent, on veut ‘le tenir ‘ et pourvoir anticiper. Le système des enveloppes, où on glisse le budget hebdomadaire, est encore pratiqué, avec même des sous-enveloppes, ‘alimentation’, ‘loisirs’etc.. "

La famille, un autre bastion de l’argent liquide. "Les pièces et les billets circulent beaucoup au sein des familles avec l’argent de poche donné aux enfants par exemple", explique Gilles Lazuerch. Evidemment, on imagine mal la petite souris faire un virement téléphonique pour récompenser d’une dent tombée. 

Attention, contrairement aux idées reçues, les personnes âgées ne sont pas plus attachées au liquide que les autres : "elles en ont même un peu peur car il se vole facilement. Elles utilisent donc facilement les autres moyens de paiement", explique le sociologue.

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Le petit billet envoyé par grand-mère à Noël, un classique.

Utiliser du liquide, c’est culturel ? En France, nous sommes peu portés sur le liquide parce que son usage est limité par la loi mais aussi parce que nous aimons les autres modes de paiements. La carte bancaire a tout de suite eu beaucoup de succès dans l’Hexagone et nous restons fans des chèques (15% des paiements contre 5% dans le reste de l’UE).  En Allemagne et en Autriche, au contraire, manipuler des liasses de billets n’a rien d’exceptionnel. On peut ainsi acheter Outre-Rhin une voiture ou une maison en cash. Un lien avec la culture protestante qui met en valeur la réussite matérielle au contraire de la culture catholique ? Peut-être.

Le liquide, c’est la liberté ? Enfin, le liquide a un avantage qu’aucun autre mode de paiement ne possède. Il permet un anonymat complet car il ne laisse pas de trace numérique. Pour Philippe Herlin , un monde sans liquide : "c’est le flicage assuré de tous vos achats, c’est Big Brother. Ce serait impossible, les gens se révolteraient". Le sociologue Gilles Lazuerch ajoute que le liquide permet aussi de se faire payer par des gens en qui on n’a pas entière confiance : "Si vous vendez un meuble sur le Bon Coin, il y a de fortes chances que vous exigiez un paiement en liquide". 

Un peu de lecture :

"Cache Cash. Enquête sur l’argent liquide illégal qui circule en France", Thierre Leveque et Mathier Delahousse, Flammarion, 2013

"L’argent du quotidien", Gilles Lazuech, Presses Universitaires de Rennes, 2012

"La révolution du bitcoin et des monnaies complémentaires", Philippe Herlin, Eyrolles/Atlantico, 2013