Bayer rachète Monsanto et cela pourrait se voir dans nos assiettes

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Bayer rachète Monsanto et cela pourrait se voir dans nos assiettes
@ ARMIN WEIGEL / DPA / AFP
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Les deux géants de l’agrochimie ont annoncé mercredi leurs futures fiançailles, une fusion qui ne serait anodine ni pour les agriculteurs ni pour les consommateurs.

Le secteur de l’agrochimie est en pleine ébullition depuis que l’Allemand Bayer a annoncé jeudi le rachat de son concurrent américain Monsanto pour 59 milliards d’euros. Les deux entreprises devraient former un mastodonte dans le secteur des semences et des pesticides. A première vue, cette opération peut sembler très éloignée des préoccupations du consommateur moyen. Pourtant, si cette fusion se confirme, elle pourrait avoir des conséquences bien concrètes dans la vie de chacun d’entre nous.

Un mariage de titans dans l’agrochimie. Un petit rappel sur l’identité des fiancés s’impose. L’Allemand Bayer est connu du grand public pour ses médicaments (il a inventé l’aspirine), son club de football (Leverkusen) et ses erreurs passées (il a mis au point le Zyklon B utilisé par les nazis). Mais il est aussi un géant mondial de la chimie qui produit notamment des pesticides. L’Américain Monsanto est, lui, plus spécialisé sur les semences et les OGM. Il domine par exemple le marché des semences OGM de maïs, blé et soja, et possède également une marque connue de la plupart des jardiniers : le désherbant Roundup. La réunion de ces deux entreprises en ferait le leader mondial de l’agrochimie.

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Moins de choix pour les agriculteurs ? Les premiers à s’inquiéter de ce rapprochement sont les agriculteurs, dont beaucoup ont cessé de planter leurs propres semences pour s’alimenter auprès de l’industrie agrochimique dans l’espoir d’avoir de meilleurs rendements. Or, ce secteur est en pleine recomposition : outre le mariage Bayer-Monsanto, DuPont a fusionné avec Dow Chemical et ChemChina avec Syngenta. A court terme, trois entreprises vont donc contrôler les deux tiers du marché mondial des semences et des pesticides.

Il y a donc de moins en moins d’entreprises et ces dernières sont de plus en plus grosses, ce qui fait craindre aux agriculteurs un moindre choix et, surtout, des prix en hausse. Ces derniers redoutent des négociations encore plus difficiles avec leurs fournisseurs alors qu’eux-mêmes vendent leur production à des tarifs au plus bas depuis 2010. La Confédération paysanne redoute ainsi un "monopole prédateur" qui aboutirait à ce que les paysans n'aient à terme "plus d'autres choix que d'acheter les produits de ce nouveau monstre". Réunis, Monsanto et Bayer contrôleraient par exemple 24% du marché des pesticides dans le monde et 30% des semences.

Une recherche scientifique moins prioritaire ? L’autre crainte est technologique : plus puissante, la future entreprise continuera-t-elle à innover autant qu’aujourd’hui ? D’un côté, Bayer et Monsanto assurent qu’ensemble, leurs travaux de recherches seront plus efficaces et mieux financés. De l’autre, on suppose que dans un secteur passé de six à trois poids lourds, la concurrence sera moins féroce et l’innovation moins prioritaire. "Les travaux académiques montre que les fusions réalisées dans le secteur de l’agrochimie au cours de la fin du 20eme siècle ont augmenté le risque d’une moindre innovation", souligne par exemple une note du cabinet américain Stratfor, spécialisé dans l’analyse stratégique et le renseignement.

Une facture plus lourde et enrichie en OGM pour les consommateurs ? In fine, les agriculteurs pourraient ne pas avoir d’autres choix que de répercuter sur leurs prix la hausse des tarifs des semences, des engrais et des pesticides. Mais le risque n’est pas que financier pour le consommateur.

Monsanto est en effet le champion des OGM mais il peine à les commercialiser en Europe : l’opinion publique y est opposée et de nombreux pays ont adopté des moratoires pour interdire leur culture et leur consommation humaine. Son alliance avec Bayer pourrait néanmoins changer la donne car l’Allemand, également producteur d’OGM, est bien plus influent sur le Vieux continent : fondé il y a 150 ans et membre indéboulonnable du Dax (l’équivalent allemand du CAC 40), Bayer est incontournable en Allemagne et a l’oreille du gouvernement. Il dispose également de nombreux relais à Bruxelles pour peser sur les projets de réglementations. Devenu numéro des OGM, il pourrait alors lancer un intense lobbying auprès des institutions de l’UE pour changer la donne. "L'acquisition de Monsanto signifie davantage d'OGM et de glyphosate (principal ingrédient du Roundup) dans les campagnes", a ainsi alerté mercredi l'ONG allemande Campact.

Une opération XXL qui reste à valider. Conscientes de ces risques, les autorités de régulation européenne et américaine vont étudier cette fusion, qui ne pourra se faire que s’ils la valident. La commissaire européenne à la Concurrence a d’ailleurs évoqué le sujet jeudi et déclaré vouloir que "les agriculteurs et les consommateurs aient le choix entre différentes sortes de semences, qu'ils ne soient pas coincés par un seul producteur et un seul genre de pesticides". Les autorités américaines redoutent également la formation d’un oligopole, et il y a de quoi : selon un calcul de Bloomberg, les deux entreprises contrôleraient 70% des semences de coton aux Etats-Unis. Pour que leur mariage soit validée, Bayer et Monsanto pourraient donc être obligés par l’UE et les Etats-Unis de vendre certaines de leurs filiales pour réintroduire un minimum de concurrence.