Argentine : un pays en défaut de paiement, c'est grave ?

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Argentine : un pays en défaut de paiement, c'est grave ?
L'Argentine et les fonds spéculatifs américains n'ont pas réussi à se mettre d'accord mercredi sur la dette de Buenos Aires, qui se retrouve désormais en situation de défaut de paiement.@ Reuters
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L'Argentine n'a pas réussi à se mettre d'accord avec ses créanciers pour rembourser sa dette. Quelles conséquences ?

L'Argentine, 40 millions d'habitants, 2,8 millions de km², est en défaut de paiement. Buenos Aires devait 539 millions de dollars à divers créanciers. À payer avant mercredi. Mais le pays n'a pas réussi à honorer sa dette. C'est la deuxième fois en 13 ans que ce scénario se produit en Argentine. En 2001, l'Etat avait contracté une dette bien plus élevée, d'environ 100 milliards de dollars, qu'elle n'avait déjà pas réussi à honorer à temps. Alors qu'elle semblait avoir sorti la tête de l'eau, l'Argentine a de nouveau fait défaut. Que se passe-t-il lorsqu'un pays se retrouve dans une telle situation ? Cette nouvelle déconvenue représente-t-elle un danger ? Décryptage.

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Un pays en défaut de paiement, ça veut dire quoi ? Le terme "défaut de paiement" a de quoi faire frémir tous les Argentins. Une entreprise qui fait défaut, elle, ferme carrément ses portes. Ses employés sont licenciés et les biens sont saisis. Le gouvernement de Buenos Aires va-t-il devoir se séparer de tous ses fonctionnaires, céder tout son patrimoine à ses créanciers et inviter les habitants à aller se faire soigner au Brésil ? Non. Un pays en défaut de paiement dispose de nombreuses solutions politiques. Il peut, par exemple, être mis sous tutelle d'un autre pays ou d'une institution internationale le temps de rembourser ses dettes. Mais ce n'est pas arrivé à un grand pays depuis 1876 : l'Egypte avait alors été placée sous la tutelle de l'Angleterre et de la France.

La plupart du temps, le pays en défaut de paiement… ne paie plus ses dettes, et passe à autre chose. Il négocie ainsi l'effacement ou le report de tout ou partie de sa dette avec ses créanciers, le plus souvent avec l'aide d'institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Mais ce n'est pas non plus sans conséquence : pour ne pas faire fuir à tout jamais les investisseurs et ne pas se brouiller avec les nations des créanciers, le défaut de paiement est souvent suivi d'une violente crise d'austérité, avec hausse d'impôts et baisse des dépenses à la clé. Et plus la dette est élevée, plus la cure risque d'être rude.

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Ça arrive souvent ? En 2009, les économistes Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff recensaient 71 défauts souverain entre 1975 et 2006. La dernière crise en France remonte à 1812, où le pays s'était retrouvé en grande difficulté après les guerres de conquête napoléoniennes. Mais le plus grand défaut d'un État reste celui de… l'Argentine, en 2001. À l'époque, le pays connaît une inflation fulgurante. Et son économie, très dépendante des investissements étrangers, ne résiste pas à l'éclatement de la bulle internet. Ce qui a conduit l’État à ne plus pouvoir payer ses dettes, avoisinant donc les 100 milliards de dollars.

Cristina Kirchner

© Reuters

Pourquoi l'Argentine refait-elle défaut ?  À l'époque, il y a 13 ans, 93% des créanciers avaient accepté d'abandonner 70% des sommes qui leur étaient dues par Buenos Aires. Les fameux 539 millions de dollars que l'Argentine n'a pas réussi à payer avant mercredi représentaient ce qu'elle leur devait encore à ce jour. Mais si l'Argentine n'a pas pu payer, c'est à cause d'autres créanciers : ceux qui n'ont pas accepté d'aménager leurs dettes il y a 13 ans. Certains d'entre eux ont en effet fait appel à deux fonds spéculatifs : Elliott et Aurelius, dits "vautours", car spécialisés dans le rachat de créances de débiteurs en souffrance.

L'Argentine pouvait pourtant payer. Ces fonds "vautours" réclament aujourd'hui 1,3 milliard de dollars à l'Argentine. Et ils se sont tournés vers la justice américaine, qui a imposé à Buenos Aires de payer cette somme AVANT les 539 millions de dollars dus aux autres créanciers. Le pays dispose des moyens de payer. Problème : une clause négociée en 2010 et valable jusqu'en 2015 empêche l'Argentine de faire une meilleure offre aux "fonds vautours" qu'aux créanciers qui ont accepté un aménagement de peine il y a 13 ans. En résumant, si l'Argentine accepte de régler les 100% de sa dette aux vautours avant 2015, elle va devoir rembourser 100% de la dette aux autres créanciers aussi, au lieu des 30% négociés. Et ça, elle n'a pas les moyens de le faire.

Comment peut-elle s'en sortir ? L'Argentine voulait donc attendre 2015 pour rembourser les "fonds vautours" mais la justice américaine, par la voix du juge américain Thomas Griesa, a imposé à Buenos Aires de payer avant mercredi. Une nouvelle séquence de négociations s'ouvre donc désormais. Une des solutions évoquées par la presse argentine durant les dernières heures des négociations pour sortir de la crise est l'intervention de banques privées argentines. Par le biais d'un montage complexe, elles verseraient l'argent dû par le gouvernement aux deux fonds en rachetant leurs créances, puis elles s'arrangeraient avec celui-ci pour se faire rembourser. Cette solution permettrait de contenter Elliott et Aurelius, et éviterait que les autres créanciers ne reviennent à la charge pour demander l'intégralité de leur dû.

Mais quoi qu'il en soit, aux yeux des observateurs internationaux, ce nouveau défaut de paiement ne sera pas bien perçu. Selon les analystes, une des premières conséquences sera d'éloigner durablement l'Argentine de l'accès aux marchés internationaux des capitaux, dont elle est déjà exclue depuis sa faillite en 2001. Sans toutefois non plus avoir de conséquences fatales, car les montants concernés restent peu élevés. Standard and Poor's résume la situation comme ceci : ce "défaut sélectif" signifie simplement que "l'emprunteur n'a pas honoré une certaine partie de ses obligations ou une émission spécifique mais, qu'il continue de payer ses autres types d'emprunts dans les temps".

La directrice générale du FMI Christine Lagarde a également minimisé l'impact d'un défaut au niveau mondial. "Même si un défaut est toujours regrettable, nous ne pensons pas qu'il aura des conséquences majeures en dehors" du pays, a-t-elle estimé. Selon le médiateur désigné par la justice américaine pour mener les négociations, Daniel Pollack, c'est surtout le peuple, future victime des mesures d'austérité à prévoir, qui va ressentir les conséquences d'un tel défaut : "Il ne s'agira pas d'une simple mesure technique, mais plutôt d'un événement concret et douloureux qui touchera des gens. La vraie victime, au bout du compte, ce sera l'Argentin de la rue".