L'"inclusion rider", cette clause qui pourrait forcer l’industrie du cinéma à se diversifier

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L'"inclusion rider", cette clause qui pourrait forcer l’industrie du cinéma à se diversifier
L'actrice oscarisée Frances McDormand a mis un coup de projecteur sur l'"inclusion rider".@ KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
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Dans son discours de remerciements dimanche soir, l'actrice oscarisée Frances McDormand a évoqué l"'inclusion rider', une clause qui permettrait - si elle était appliquée - une meilleure représentation des minorités dans le cinéma.

"J'ai deux mots pour vous ce soir, Mesdames et Messieurs : inclusion rider." C'est par ce message un peu énigmatique que Frances McDormand a conclu son discours de remerciement, dimanche, après avoir été reçu l'oscar de la Meilleure actrice pour son rôle dans le film Three Billboards : Les Panneaux de la Vengeance

L'actrice, déjà sacrée meilleure second rôle en 1997 pour Fargo des Frères Coen, a offert à l'assistance l'un des moments forts de cette cérémonie, la première depuis la révélation du scandale de l'affaire Harvey Weinstein. Dans ce discours aux accents très féministes, l'Américaine a notamment appelé les femmes professionnelles d'Hollywood présentes dans la salle à se lever, et les hommes du milieu cinématographique à s'intéresser aux projets portés par des femmes. Car l'industrie du cinéma tarde à mettre à l'écran, de façon paritaire, des femmes, des acteurs et actrices de couleur, des personnes LGBT+ ou des handicapés. C'est justement ce que l'"inclusion rider" entend régler. Explications.

L'"inclusion rider", qu'est-ce que c'est ?

Le terme a été inventé en 2016 par deux femmes : Stacy Smith, professeure de communication à l'Université de Californie du sud (USC), et Kalpana Kotagal, une avocate spécialisée dans les droits civiques à Washington. Il désigne une clause que peuvent exiger les actrices et acteurs principaux, à la signature de leur contrat, pour une juste représentation des femmes et des minorités dans le film pour lequel ils sont engagés.

Seuls les actrices et acteurs de premier plan d'un film, que l'on appelle communément la "A-list" aux Etats-Unis, peuvent demander l'application de cette clause. Interrogée par Vanity Fair après la cérémonie, Stacy Smith précise le concept : "La clause stipule que pour les petits et seconds rôles, les personnages doivent être le reflet du monde dans lequel on vit". Concrètement, cela signifie que le casting du film doit comporter 50% de femmes, 40% de personnes de couleur, 5% de personnes LGBT+, et 20% de personnes handicapées. À l'image de la société américaine.



"En moyenne, un film comporte 40 à 45 personnages qui parlent. Je dirais que seulement 8 à 10 d'entre eux sont réellement importants dans l'histoire. Pour les 30 rôles restants, il n'y a pas de raison que ces personnages mineurs ne puissent pas refléter la démographie du lieu où l'histoire se déroule", avait défendu Stacy Smith, lors d'une conférence TEDtalk donnée en octobre 2016

Interrogée sur son discours, un peu plus tard dans la soirée dimanche, Frances McDormand a même indiqué que cette clause pouvait être appliquée non seulement aux acteurs et actrices du casting, mais également aux membres de l'équipe technique. 

Diversité dans le cinéma américain : encore des efforts à faire

Une étude de l'université UCLA, publiée fin février, prouve que les femmes et les minorités sont encore largement sous-représentées à Hollywood. Si les minorités ethniques représentent 40% de la population américaine, seuls 13% des acteurs principaux et 10% des réalisateurs en sont issus. Les femmes, elles, ne tiennent que 29% des rôles principaux et ne représentent que 10% des réalisatrices. 


Pourquoi cette clause n'est-elle pas appliquée ?

À l'issue de la cérémonie, Frances McDormand elle-même a reconnu avoir entendu parler de l'"inclusion rider" seulement quelques jours auparavant. "Cette clause a toujours existé et peut être demandée lorsqu'on négocie sa participation dans un film. Je la découvre 35 ans après avoir commencé à travailler dans le milieu du cinéma", a-t-elle déploré. Comme elle, beaucoup d'acteurs et d'actrices ne connaissaient pas l'existence de cette clause. Interviewée à l'issue de la cérémonie, Meryl Streep, émue par le discours de l'actrice, a confié : "On ignorait qu'on pouvait demander cela". 

Le grand public non plus ne connaissait pas l'existence de cette clause. En témoigne le pic de recherche sur Google, dimanche soir, au moment où l'actrice oscarisée a prononcé ces deux mots. D'après l'actrice, ce défaut d'informations résume à lui seul le problème.

Interrogée par le New York Times, Stacy Smith s'est réjouie de ce coup de projecteur, permis par l'actrice oscarisée. Mais elle estime que la seule manière de rendre l'industrie du cinéma plus diverse, plus représentative, serait de transformer cette option en obligation, à chaque signature de contrat. "Si les acteurs principaux insistaient pour l'application de la clause, les castings diversifiés deviendraient banals (…) à l'écran et derrière la caméra", avance-t-elle.

La professeure a même indiqué au Guardian qu'elle travaillait avec des avocats pour créer un langage contractuel spécifique, et qu'elle était déjà en contact avec de nombreux acteurs et actrices intéressé(e)s par l'idée. "Le véritable objectif est de contrer les préjugés dans le processus d'audition et de casting", a-t-elle indiqué au journal britannique. Stacy Smith souhaiterait également que l'application de l'"inclusion rider" obligerait un distributeur qui n'aurait pas respecté ses engagements, à payer une "pénalité", qui reviendrait directement à des associations qui luttent contre la sous-représentation des femmes et des minorités. 


Qui soutient le mouvement ?

Depuis le discours de Frances McDormand, l'"inclusion rider" est l'un des sujets les plus discutés sur les réseaux sociaux. Plusieurs célébrités ont d'ores et déjà apporté publiquement leur soutien au mouvement lancé par l'actrice pour une plus juste représentation. L'actrice principale de Captain Marvel et Room Brie Larson a tweeté dans la soirée : "Je m'engage pour l''inclusion rider'. Qui est avec moi ?". 

L'actrice oscarisée a par ailleurs reçu dans la soirée le soutien de l'ancienne joueuse de tennis Billie Jean King, ou encore du scénariste britannique Jack Thorne.