Entre croissance et grande précarité, la BD en plein paradoxe

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Entre croissance et grande précarité, la BD en plein paradoxe
@ AFP
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Alors que le secteur affiche une excellente croissance sur les dix dernières années, les auteurs de BD s'inquiètent pour leur avenir.

Jeudi s'ouvre le 45e Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, la grand-messe du neuvième art. Et ce, quelques semaines après la publication du chiffre d'affaires du secteur, qui affiche une santé étincelante. 20% de croissance environ sur les dix dernières années, selon un rapport du Syndicat national de l'édition (SNE), grâce notamment à des grosses locomotives qui vendent toujours très bien, comme Lucky Luke, Astérix ou encore Corto Maltese. Oui mais voilà, derrière ces chiffres positifs, les auteurs de BD ne présentent pas le même bulletin de santé.

53% des auteurs de BD gagnent moins que le Smic. En 2016, une enquête des États Généraux de la BD établissait un constat très inquiétant. "On pensait que ça allait mal et de fait, on a constaté que c’était pire. Et surtout, on a des tendances qui prouvent que cela s’accélère", explique Denis Bajram, secrétaire et coordinateur général des États Généraux. Selon cette enquête : 53% des auteurs de BD gagnent moins que l'équivalent du Smic, 36% sont sous le seuil de pauvreté et pour 80% d'entre eux, le travail se prolonge sur au moins deux week-ends par mois. "Aujourd'hui, il est probable que l'on soit à 56-57% sous le Smic", évalue même Denis Bajram.

Face à une situation qui ne s'arrange pas, plus de 300 auteurs de BD, réunis sous la bannière du Collectif Artistes Auteurs (CAA), ont signé une tribune dans Libération mercredi, au titre sans équivoque : "Auteurs de BD en danger".

"Il y a une situation de précarité extrême", affirme Sébastien Vassant, dessinateur et membre du CAA. "Par exemple depuis plusieurs années, il y a une baisse énorme des avances sur droits. Quand on a 7.000 euros pour faire une BD qui nous demande un an de travail à temps plein, c'est très peu. On essaye alors de compenser ce manque par des activités annexes, et c'est beaucoup de temps en plus, pour avoir juste le même revenu", confie-t-il. L'enquête des États Généraux de la BD met ainsi en lumière que 71% des auteurs de BD ont un emploi parallèle.

Idées reçues. Sur une bande dessinée vendue 15 euros, un auteur touche en moyenne 8% du prix hors taxe en droits d'auteur (la fourchette globale est entre 7% et 12%), soit 1,13 euros. Une somme cumulée qui, lorsqu'on ne s'appelle pas Astérix ou Titeuf et que son tirage est inférieur à 5.000 exemplaires, peut vite apparaître faible par rapport au temps de travail effectué.

Du jour au lendemain, je n'avais plus de quoi subvenir à mes besoins

Gally est auteure de bande dessinée. Parmi ses œuvres les plus connues, Mon gras et moi (2008) ou encore Love blog (2010), écoulées respectivement à 15.000 et 10.000 exemplaires. "À cette époque, je ne faisais que ça et cela me suffisait. Je touchais tout juste de quoi vivre", raconte la dessinatrice. De quoi vivre certes, mais Gally fera une croix pendant sept ans sur des vacances. "Et puis après, il y a eu des galères : un éditeur qui coule, un autre qui vous lâche et rapidement, du jour au lendemain, je n'avais plus de quoi subvenir à mes besoins", explique-t-elle.

Aujourd'hui, elle occupe un poste à mi-temps dans une librairie généraliste, "un boulot alimentaire", qui lui permet de travailler sur un nouveau projet sur le temps qui lui reste. Gally doit ainsi rendre 120 pages, en douze mois, à son éditeur (elle ne fait pas le scénario). "Je travaille sur ma bande dessinée le soir quand je rentre et le week-end". Ce mi-temps en librairie, elle le vit comme "une sécurité".

Olivier Josso, présent dans le monde de la BD depuis près de 30 ans, sait, lui, que sa "production artistique n'est pas vouée à toucher un grand public". Ses deux derniers ouvrages, parus chez L'association, ont été tirés à 2.000 exemplaires. "En travaillant dans la marge de la bande dessinée, dans l'édition indépendante, c'est presque une habitude que d'être précaire", constate-t-il.

Olivier Josso déplore aussi que l'idée de l'artiste comme étant un va-nu-pieds, ou un bohème, perdure dans l'imaginaire populaire collectif. "C'est une image très pénible car ce n'est pas notre réalité ! L'auteur de BD travaille énormément. C'est une équipe de cinéma réduite à une seule personne", affirme l'auteur. En 2017, il a cumulé trois emplois, en donnant des cours de dessin dans une école de design, dans un collège et lors de cours du soir pour adulte. Et les projets de BD dans tout ça ? "Je n'ai pas fait une planche en 2017... Je n'avais ni le temps, ni le désir", regrette-t-il.

Une annonce de non-compensation qui ne passe pas. C'est dans ce contexte déjà très compliqué que la récente hausse de la CSG, portée par le gouvernement d'Edouard Philippe et initialement annoncée sans compensation pour les artistes et auteurs, a été vécue comme une injustice. "Cette non-compensation n’allait pas du tout dans le bon sens", déplore Sébastien Vassant. En effet, si le projet de loi de finances et de la Sécurité sociale prévoit une compensation, afin de maintenir le pouvoir d'achat des salariés du privé, par une diminution des cotisations d'assurance maladie et surtout chômage, les artistes et auteurs affiliés à l'AGESSA et à la Maison des Artistes (MDA), ne cotisent pas à l'assurance chômage. Ils n'avaient donc pas le droit à cette compensation.

Depuis, face à la colère des auteurs, le gouvernement a corrigé le tir. Le ministère de la Culture a ainsi annoncé le 29 novembre dernier une compensation pour un maintien du pouvoir d’achat des artistes et auteurs, sans donner plus de détails sur la nature du mécanisme. "Les contours de cette compensation restent très flous et c'est une mesure temporaire, pour un an", souligne Sébastien Vassant. "C’est une promesse ministérielle, de la ministre de la Culture, donc on va lui faire confiance. (...) C’est loin d’être parfait, mais on était dans l’urgence", indique quant à lui Denis Bajram. Le ministère assure de son côté qu'"une mission de l’inspection générale des affaires sociales et de l’inspection générale des affaires culturelles permettra de faire des propositions pour une solution pérenne à l’avenir".

Cette annonce politique, plusieurs mois après la publication de l'enquête des États Généraux, a en tout cas eu le mérite d'unir un peu plus les auteurs. "C’est à ce moment-là que l’on s’est dit qu’il fallait peut être se concerter avec les organisations qui existaient déjà", déclare Sébastien Vassant. "Il y avait une sorte de concours à cacher sa pauvreté dans le milieu", relate Denis Bajram, mais depuis plusieurs mois, "la parole s'est libérée et c'est bien".

La part du gâteau diminue pour l'auteur, au fur et à mesure qu'il y a davantage de livres

L'"urgence". Subsiste une question : comment la BD a-t-elle pu en arriver là ? "On parle, depuis au moins une décennie, de 'surproduction'. On est dans un âge créatif assez formidable. Mais de fait, il y a énormément de BD qui sortent et le portefeuille du lecteur n’est pas extensible à volonté, son temps de lecture non plus", analyse Denis Bajram. À titre de comparaison, en 2016, 5.305 livres de bande dessinée ont été publiés (dont 3.988 nouveautés), contre 800 parutions au début des années 1990. "La part du gâteau diminue pour l'auteur, au fur et à mesure qu'il y a davantage de livres. (...) Les revenus des auteurs s’effondrent si les éditeurs ne mettent pas de barrière, en disant par exemple qu'ils refusent de faire des livres où l'auteur ne sera pas payé une somme minimum pour un travail d'un an".

En attendant, les auteurs de BD restent donc mobilisés. Dans Libération, le CAA appelle ainsi à "l'unité entre confrères et consœurs", et le collectif demande "qu'enfin une réflexion de fond, globale, avec tous les acteurs du livre, soit mise en place pour penser (leur) statut, (leur) protection sociale, et (leurs) rémunérations. C'est une urgence".