Violée et violentée, Sylvia sort du silence : "Ma principale peur, c'était de mourir"

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Huit ans après avoir été violée par un homme dans un parc alors qu’elle faisait un jogging, Sylvia raconte son agression à Olivier Delacroix. Elle évoque sa peur de mourir, ses tentatives de dialoguer avec son agresseur, son traumatisme et surtout sa certitude qu’il récidiverait à sa sortie de prison.
TÉMOIGNAGE

Sylvia fait partie des 94.000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol chaque année. Alors qu’elle faisait un jogging, Sylvia a été agressée par un homme qui a abusé d’elle pendant près de deux heures. Son agresseur a été condamné à dix ans de réclusion pour viol et tentative d'homicide, mais est sorti de prison pour bonne conduite en liberté conditionnelle trois ans plus tard. Il a alors récidivé, tuant cette fois sa victime. Huit ans après les faits, Sylvia se confie à Olivier Delacroix sur son agression, son traumatisme et sa certitude que son agresseur récidiverait. 

"Ma mère m'a proposé d’aller faire un jogging. Au début, je n’étais pas très chaude. Mais vu que j'avais fait la fête la veille, je me suis dit que perdre un peu de calories ne me ferait pas de mal. On y est allées. Comme je n'ai pas l'habitude de courir, j'ai eu un point de côté assez rapidement. J'ai voulu m'arrêter. Ma mère m'a dit de la rejoindre au banc de musculation. Je n'ai pas eu le temps d'y arriver. J’ai vu ma mère et son ami de l'époque s’éloigner, puis je ne les voyais plus. 

Il y avait cet homme qui était là, accoudé. Il faisait très chaud ce jour-là, mais il était habillé très chaudement. Je me suis dit que c’était bizarre. Il avait un regard perçant et frappant. J'ai ressenti quelque chose que je n'avais jamais ressenti, au point de me dire : ‘Sylvia, fais demi-tour’. Mais je suis passée quand même. Je n'aurais pas dû. J'aurais dû écouter ma première idée, mon instinct. Au moment où il m'a prise, je me suis presque dit : ‘J’en étais sûre’. Je n’étais presque pas été étonnée. 

" Je voulais rester en vie "

Rien ne passe par la tête à ce moment-là. Au moment où je suis passée devant lui, il m'a prise, m'a étranglée et m’a menacée avec un couteau. Je n'ai pas eu le temps de penser. J'ai crié. C'est la seule chose que j'ai pu faire. Puis, il m’a serrée plus fort en me disant : ‘Si tu cries, je te tue’ ; et en me menaçant toujours avec un couteau sous la gorge. J'ai essayé de crier une deuxième fois. Il a serré plus fort au point de me couper la respiration. J'ai pensé que j'allais mourir étranglée. Donc, j'ai arrêté de crier. 

Je ne sais pas comment c'est possible, mais en une fraction de seconde, il m'a jetée par-dessus la barrière. J’ai fait une chute de 20 mètres. J’ai essayé de remonter, mais il m'a tirée par les pieds. Je me suis arraché tous les ongles en essayant de remonter. Malheureusement, c'était un peu comme dans un film. Je voulais rester en vie. Je savais qu'il attendait que je me mette à crier. C'est ce qu'il voulait. Je savais que c'était un tueur. Je le sentais. Ma principale peur, c'était de mourir. Dès qu'il y avait un faux pas, il s'énervait. 

" J'ai essayé de rentrer dans sa tête pour comprendre pourquoi il faisait ça "

Je savais qu’il ne fallait pas que je l’énerve. Mon téléphone a sonné puisque, forcément, ma mère me cherchait. Je l'ai même entendue m'appeler. J'étais 25 mètres plus bas, mais je ne pouvais rien dire, rien faire. Je me suis dit : ‘Je vais mourir en bas’. Il m’a regardée, puis il a cassé mon téléphone avec son pied. J'ai essayé de rentrer dans sa tête pour comprendre pourquoi il faisait ça, pourquoi il était comme ça, ce qu'il avait dans la tête. Je lui ai parlé tout à fait normalement.

J'avais de multiples blessures et j'avais terriblement mal. Mais j'ai voulu le camoufler pour ne pas lui montrer que j'avais mal et peur. Je contrôlais mon regard pour ne pas avoir l'air effrayé. Je ne pleurais pas, je ne criais pas et j'ai essayé de lui parler normalement. Je pense que ça lui a fait bizarre. Quand j'ai atterri en bas et je lui ai dit : ‘Mais t'es con ou quoi ? Tu aurais pu simplement m'inviter à boire un café, j'aurais accepté’. Il y a cru. Je ne lui ai pas non plus dit qu'il était séduisant parce qu’il n'est pas bête au point de le croire. J'ai essayé de le flatter un peu.

" Je voulais tellement remonter que je me suis découvert une force surhumaine "

Il a abusé de moi pendant deux heures. Ces conversations se déroulaient en même temps. Au bout de deux heures, je lui ai demandé d'aller nettoyer mes blessures. Je lui disais : ‘Viens avec moi, je ne risque pas de m'envoler, vu ta carrure’. Je rigolais, comme si c'était normal. Je parlais avec lui normalement. Quand il a accepté, j'étais déjà sauvée. On a pu remonter. Curieusement, je lui ai pris la main et je l'ai soulevé. Je voulais tellement remonter que je me suis découvert une force surhumaine. 

Sur le trajet, on a rencontré ma mère. Je me suis détachée de lui en une seconde. J'avais tellement peur qu'il s’en prenne à elle, que je l’ai poussée. J’ai couru vers la cabane des gardiens qui étaient là. Lui est reparti tranquillement vers sa voiture. Personne ne savait qui c'était, puisque je ne l’ai pas dit. Je ne sais même plus quand je l'ai dit. Je tremblais tellement, j'étais tellement choquée. Les gardiens ont tout de suite donné le signalement. La police l’a arrêté. Pour moi, ça a été le début du cauchemar, le début d’une autre vie. 

" J’étais presque reconnaissante qu’il m'ait laissée en vie "

Je pense tout le temps à mon agresseur. J'ai eu ce qu'on appelle le syndrome de Stockholm. Donc, je n'ai pas eu de haine. Je ne voulais pas qu'il souffre. Je ne voulais pas qu'on lui fasse de mal. Ce sont des choses aberrantes. Je suis ressortie vivante. J’étais presque reconnaissante qu’il m'ait laissée en vie. J’ai tellement discuté avec lui qu’il a dû se passer quelque chose. Je ne sais pas l'expliquer. C'est un syndrome qu'on ne comprend pas nous même. On voudrait le haïr, mais on ne peut pas. 

Le procès a été tellement dur que l’ai occulté. Je sais juste que quand je suis arrivée, je me suis effondrée et suis tombée dans le coma. J'ai dormi pendant deux heures. J’ai très peu de souvenirs du procès. Je me souviens l'avoir vu. Je me souviens avoir été deux fois à la barre et ne pas pouvoir parler. À la place de parler, j'ai pleuré. Dix ans de prison, c'était trop peu pour moi, parce que je savais qu’il recommencerait quand il ressortirait. Au début, je ne pouvais pas voir un homme. Aujourd'hui, je veux ce que tout le monde veut : une vie normale, stable, avec une famille et des enfants. 

J’ai appris par une journaliste qu’il avait récidivé. Elle m'a appelée, me demandant si j’étais bien la victime d’untel. J'ai commencé à me dire qu’elle allait m'annoncer ce que je redoutais le plus. C'est comme si je le savais. Elle m'a annoncé : ‘Il a recommencé et cette fois, il a tué’. Et là, elle m'a tuée en disant ça. Ça m'a coupé les jambes. J'ai fait un malaise. J'avais dit à tout le monde qu’il récidiverait, même au tribunal. Ma ressemblance avec son autre victime me trouble. La voir a été très dur. C'est sûr qu'il a cherché le même genre de femme. Et quand il ressortira, il recommencera. Il faut que ça change."

Europe 1
Par Léa Beaudufe-Hamelin