Une victime de Brétigny : "J'ai développé une phobie des transports"

Le 12 juillet 2013, le train Intercités transportant 385 personnes déraillait en gare de Brétigny-sur-Orge, dans l'Essonne.
Le 12 juillet 2013, le train Intercités transportant 385 personnes déraillait en gare de Brétigny-sur-Orge, dans l'Essonne. © KENZO TRIBOUILLARD / AFP
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Il y a trois ans jour pour jour, le déraillement d'un train à Brétigny-sur-Orge faisait sept morts et 32 blessés graves. Lauriane Welter était à bord. 
TÉMOIGNAGE

C'était le 12 juillet 2013. Ce vendredi-là, il est un peu plus de 17 heures, lorsque le Corail Intercités n°3657, en direction de Limoges, déraille en gare de Brétigny-sur-Orge, dans l'Essonne. A son bord, 385 passagers montés en gare d'Austerlitz. Sept personnes sont tuées, des dizaines d'autres blessées. Lauriane Welter était "dans le wagon 4, celui qui a déraillé en premier", dit-elle à Europe 1. Alors âgée de 28 ans, la jeune femme est accompagnée de sa petite nièce de cinq ans. 

"On a dû marcher au-dessus" d'un homme. "Elle venait de passer une semaine de vacances chez moi. Je la ramenais chez ses parents, à Châteauroux. Pour sortir du wagon, on a dû marcher au-dessus d'un monsieur décédé", se souvient la jeune femme. Depuis, "les images, les sons, le mal-être dans les transports en commun, c'est perpétuel", affirme-t-elle. 

Même si elle n'a pas été blessée - seulement "quelques coupures, un peu de poussière dans les yeux, mal partout le lendemain" -, Lauriane s'est retrouvée avec "un handicap qui n'est absolument pas reconnu". "J'ai développé une grosse phobie des transports en commun, incapable de les emprunter, et je n'avais pas de permis. Le premier Noël après l'accident, je n'ai pas pu le fêter avec mes parents", lâche la trentenaire. Pendant des semaines, la jeune rescapée se déplacera en taxi.

"Tout ce qui est sur rails, c'est difficile". Lauriane mettra environ six mois pour pouvoir reprendre le RER ou le métro. "Lorsque je le fais, j'ai la boule au ventre", dit-elle aujourd'hui. Et le train ? "Impossible", "inconcevable" même. D'abord parce qu'elle ne s'en sent pas "capable psychologiquement". Et puis surtout, avance-t-elle, par "principe". "Je ne veux pas payer un billet à la SNCF. Remonter dans un de leurs trains, c'est inconcevable", explique-t-elle.

Un traumatisme avec des conséquences annexes que l'on n'aurait pas soupçonnées. "Je ne peux plus faire de parcs d'attraction. Avant, j'allais souvent à Disneyland Paris, mais tout ce qui est sur rails, c'est difficile", résume-t-elle. Même dans son travail, la catastrophe de Brétigny se rappelle parfois à elle. Informatrice jeunesse en Seine-Saint-Denis, la jeune femme dynamique accueille et conseille un public de 15-25 ans. "J'ai dû organiser une exposition sur la SNCF... Dire aux jeunes : 'allez prendre un billet à la SNCF, c'est moins cher l'été', ça a été un calvaire. Mais, je l'ai fait car je reste 'pro'", raconte-t-elle d'un ton déterminé. 

Présente à chaque commémoration. Car si Brétigny "a totalement chamboulé [sa] vie", l'accident "n'a pas entaché sa joie de vivre", assure Lauriane. Depuis, la jeune femme a d'ailleurs passé son permis, alors qu'elle était auparavant "phobique de la voiture". Ce qu'elle espère désormais, c'est un procès. Pour que "la SNCF soit clairement mise en cause et assume sa responsabilité", mais aussi qu'elle soit contrainte par la justice à améliorer ses tournées de maintenance et les matériaux utilisés. En attendant, Lauriane sera présente, comme les années précédentes, à la commémoration à Brétigny-sur-Orge, "parce que ça me tient à cœur".

Trois ans plus tard, où en est l'enquête ?

Pour la première fois depuis l'ouverture de l'information judiciaire par le parquet d'Evry, il y a trois ans, les victimes et leurs proches ont été reçus le 9 mai dernier par les trois juges chargés d'instruire le dossier. Une journée cruciale pour les victimes, mais qui n'a pas comblé toutes leurs attentes. Thierry Gomes, le président de l'association "Entraide et défense des victimes de la catastrophe de Brétigny", espérait une date de fin d'instruction. Il souligne auprès d'Europe 1 : "Il faut que l'instruction de ce dossier lourd, complexe, se termine. Les victimes ont besoin d'un procès pour se rétablir". "On a le sentiment de ne pas être traités avec considération", déplore de son côté Me Gérard Chemla, le conseil de l'association. "Il a fallu trois ans aux juges pour organiser cette réunion d'information, pour faire connaissance avec les victimes". 

Thierry Gomes, qui a perdu ses parents dans la catastrophe, poursuit : "Nous ne sommes pas satisfaits de cette instruction, il y a encore des pistes à investiguer".  "Il manque beaucoup de documents que la SNCF ne donne pas ou dit avoir perdu", développe-t-il. La SCNF, mise en examen avec Réseau ferré de France pour homicides et blessures involontaires, est en effet soupçonnée de ne pas être transparente dans l'affaire. En janvier dernier, Le Canard Enchaîné affirmait que l'entreprise ferroviaire avait voulu "manipuler l'enquête", usant d'un "double langage", et indiquait notamment que des salariés de l'entreprise avaient été briefés par le service juridique avant leurs auditions. La SNCF a démenti.