Décrochage scolaire : des chiffres en trompe-l'œil ?

© THOMAS SAMSON / AFP
  • Copié
Le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans qualification est descendu sous les 100.000 par an, a annoncé le gouvernement. 

"Après des années passées à avoir le sentiment que nos efforts ne parvenaient qu’à contenir la vague, mais non à inverser la tendance, nous progressons". Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Education nationale, a présenté lundi des chiffres encourageant en matière de lutte contre le décrochage scolaire. Le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans qualification est ainsi descendu sous les 100.000 par an. Il est même passé de 140.000 en 2012 à 98.000 en 2016, a détaillé la ministre lors d'un séminaire sur le sujet. 

Le plan du gouvernement. François Hollande s'était fixé comme objectif de diviser par deux le nombre de décrocheurs annuels pendant son quinquennat pour passer de 140.000 à 70.000 par an. L'objectif sera-t-il tenu ? "Je le pense", répond lNajat Vallaud-Belkacem. "Pour les chiffres 2016-2017, qui seront connus l'an prochain, nous tablons sur une nouvelle baisse, à moins de 80.000", assure-t-elle. 

Création de "plateformes de suivi et d’appui aux décrocheurs", mise en place de "Groupes de prévention du décrochage scolaire (GPDS)" et de "référents décrochage" au sein des établissements, partenariats avec les professionnels de la Mission générale d’insertion (MGI) etc. Depuis 2012, l'exécutif a impulsé plusieurs mesures pour enrayer le phénomène. De nouvelles règles sont également entrées en vigueur à cette rentrée, dont la possibilité pour les candidats ayant échoué au baccalauréat, au brevet de technicien ou au CAP, de redoubler une fois dans leur établissement. Les élèves de seconde professionnelle qui le souhaitent peuvent aussi demander à changer de filière jusqu'aux vacances de la Toussaint.

>> Mais tout cela suffira-t-il pour mettre fin au "problème" du décrochage scolaire ? Europe 1 a posé la question à Daniel Frandji, maître de conférences en sociologie à l'Ecole normale supérieure de Lyon et membre de l'Observatoire de la réussite éducative.

Faut-il se réjouir de ces chiffres ?

"Oui, c'est une bonne nouvelle. Il y a inversion d'une courbe qui n'arrivait pas à se redresser. Les jeunes qui sortent du système scolaire risquent de se retrouver à la rue, et on ne sait pas ce qui peut leur arriver ensuite. Mais ce qui me gêne, c'est qu'on ne sait rien de ceux qui 'raccrochent'. Finissent-ils par obtenir un diplôme ? Quel diplôme ? Sait-on quelle est la situation sociale de ceux qui raccrochent et de ceux qui décrochent définitivement ? Construit-on une réponse adaptée en fonction des situations familiales, sociales, sanitaires des élèves ? Ce sont des questions qu'il faut poser et il y a encore un flou autour de cela.

En outre, le ministère présente les choses d'une drôle de manière. Dans la communication de la ministre, on entend qu'il faut lutter contre le décrochage car cela 'nuit à l'estime de soi' des élèves, coûte cher à l'Etat ou encore contribue à la hausse du chômage. Tout cela est très vrai, mais je suis étonné que la dimension purement scolaire ne soit pas abordée. Qu'en est-il de l'objectif de proposer un savoir et des compétences communes, de développer un sens critique, une culture partagée ? On sent un flou sur ce que doit être l'école aujourd'hui. Le but de la scolarité ne doit pas seulement être l'obtention d'un diplôme, peu importe lequel. Une école démocratique, ce n'est pas que ça. Or, le dernier rapport du Cnesco montre bien comment les inégalités se creusent en France en matière d'accès à un savoir commun".

L'objectif d'atteindre moins de 70.000 décrocheurs avant la fin du mandat paraît-il atteignable ?  

"Ça me paraît difficile, il ne reste que quelques mois… Et l'atteinte d'un objectif chiffré ne doit pas être le seul critère d'une école enfin démocratisée. L'Etat se réjouit, par exemple, d'amener 80% d'une classe d'âge au baccalauréat. Mais que fait-on des 20% qui restent ? Si l'on se contente de mettre des moyens sur les 80% qui peuvent aller au bac, le risque est que l'on mette encore moins de moyens sur les 20% qui restent. Ils vont s'enfoncer et se radicaliser encore plus. Pour les décrocheurs, c'est pareil. Si on tombe à 70.000, ce sera une bonne nouvelle. Mais que va-t-il advenir des 70.000 restants ? Auront-ils le même socle commun de connaissance que les autres ? Ne vont-ils pas se retrouver encore plus en marge du système scolaire ou même du marché de l'emploi ?"

Que préconisez-vous ?

"Aujourd'hui, on mise beaucoup sur la remédiation, et encore trop peu sur la prévention. Or, il y a un réel processus de décrochage inhérent au système : le fait que notre école est encore trop largement sélective. Il y a des gagnants et des perdants, l'école est une compétition qui ne retient que les meilleurs. Aujourd'hui, un élève qui redouble deux fois va être invité à sortir du parcours scolaire classique. On fait intervenir des associations, on externalise l'accompagnement des jeunes décrocheurs. On leur propose des formations professionnalisantes sans leur demander si c'est vraiment ce qu'ils ont envie de faire. La ministre, par exemple, se réjouit du fait qu'il y ait des élèves qui retentent le Bac après un échec. Mais que se passe-t-il s'ils échouent de nouveau ?  La solution doit aussi être pédagogique. Il faudrait une affirmation claire que l'école n'est pas une compétition".