"Gilets jaunes" : Édouard Philippe en position délicate

, modifié à
  • A
  • A
Edouard Philippe, le 15 novembre dernier. © FRANCOIS LO PRESTI / AFP
Partagez sur :

La gestion de la crise par le Premier ministre est très critiquée. En cause : sa fermeté qui tourne à la rigidité et ses nombreux changements de pied.

"Edouard Philippe va sortir affaibli de tout cela." La prédiction vient de Guillaume Garot, député socialiste, mais elle partagée par beaucoup de macronistes. Depuis le début de la crise des "gilets jaunes", il y a près de trois semaines, la gestion du gouvernement est pointée du doigt. Mais c'est bien Matignon qui concentre les critiques dans cette séquence difficile. Donnant l'impression de courir derrière le mouvement sans l'anticiper, de répondre à côté aux revendications, Edouard Philippe a par ailleurs dû assumer plusieurs volte-face.

Le pacte social refusé… puis accepté. La première concerne le fait de mettre tout le monde autour de la table pour plancher sur la transition écologique. Le 17 novembre, après la première grosse journée de mobilisation des "gilets jaunes", le leader de la CFDT Laurent Berger propose au gouvernement un "pacte social de la conversion écologique". Sur le plateau du JT de 20h sur France 2 le lendemain, Edouard Philippe balaie la suggestion. "J'entends. Je ne crois pas que ce que demandent les 'gilets jaunes', c'est une grande conférence avec des responsables politiques et syndicaux."

Finalement, c'est exactement ce qu'Emmanuel Macron choisit de faire mardi dernier avec sa grande consultation d'une durée de trois mois, la création du Haut conseil pour le climat et surtout la résurrection du Conseil national de la transition écologique, composé d'élus, d'associations et de syndicats. Edouard Philippe travaille d'ailleurs avec eux en cette fin de semaine à préparer les suivantes.

Une rencontre impossible… puis planifiée. Le second changement de pied intervient sur les rencontres avec les "gilets jaunes". Écartée dans un premier temps, elle est finalement acceptée sur le principe par Edouard Philippe mercredi, et programmée vendredi en début d'après-midi. Pourtant, la donne n'a que peu changé, les contestataires sont toujours aussi désorganisés et dépourvus de leaders clairement identifiés et incontestables. D'ailleurs, certains membres comptés dans la rencontre avec le Premier ministre ont décliné l'invitation, à l'image d'Eric Drouet, l'un des porte-parole.

" Le gouvernement a toujours un temps de retard sur le mouvement. "

Enfin, une incompréhension est à noter sur les chaudières au fioul. Le 14 novembre, sur RTL, Edouard Philippe annonce leur disparition progressive. Nombreux sont ceux qui entendent qu'il va s'agir d'une interdiction, bien que le mot n'ait pas été prononcé par le Premier ministre. Deux semaines plus tard, Emmanuel Macron démine. "Ce n'est pas une logique d'interdit mais de solution", explique-t-il.

"Complètement à côté de la plaque". Cette gestion de crise est "complètement à côté de la plaque" pour l'ex-ministre socialiste Guillaume Garot. "Le gouvernement a toujours un temps de retard sur le mouvement." Au JT de France 2 le 18 novembre, Edouard Philippe n'annonce rien de neuf, préférant faire cette "pédagogie" chère à la macronie sur les enjeux de la réduction de l'utilisation du diesel. En réalité, tous les contre-feux ont déjà été utilisés, notamment la prime à la conversion automobile et la défiscalisation de certaines aides au carburant décidées au niveau local. "Résultat, nous n'avions plus rien à dire après la manifestation", peste un parlementaire LREM dans Le Figaro.

Il faudra attendre dix jours pour qu'Emmanuel Macron dégaine la modulation de la taxation du carburant en cas de hausse du prix du baril. Encore loupé, répond l'opposition. "Une heure de bruit présidentiel sans répondre à la situation d'insurrection", écrit Jean-Luc Mélenchon sur Twitter. Guillaume Garot souligne qu'Emmanuel Macron "répond aujourd'hui sur le carburant alors que ces revendications sont déjà vieilles et que les 'gilets jaunes' parlent désormais des salaires." Une observation partagée par Ian Brossat, chef de file PCF aux européennes : "Il semble qu'il y ait un mot tabou dans notre pays : le mot 'salaires'... Assez fou qu'on puisse disserter sur le pouvoir d'achat sans en dire un mot." 

Mais là aussi, Edouard Philippe se montre inflexible. Mercredi, il a prévenu qu'il n'y aurait "pas de coup de pouce supplémentaire" lors de la revalorisation légale du Smic au 1er janvier 2019. Et ce, sans même attendre le rapport du groupe d'experts qui planche sur le sujet tous les ans.

 

Dissensions au sein de la majorité. Ce mélange de flottements et de raideur donnent le sentiment que l'exécutif ne parvient pas à cerner le mouvement des "gilets jaunes". Au sein de la majorité, des voix dissonantes se sont fait entendre, à commencer par celle du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui appelait dès le 19 novembre sur Europe 1 à mettre en place un "observatoire des inégalités" et à "entendre, comprendre et respecter la souffrance" des "gilets jaunes". Selon Le Figaro, une réunion du groupe LREM à l'Assemblée mardi a tourné court, les députés ne se privant pas de critiquer l'obsession d'Edouard Philippe pour l'explication et la prime à la conversion, en décalage avec les attentes de citoyens qui ne peuvent boucler leurs fins de mois. En guise de réponse, le Premier ministre reproche aux troupes de ne pas avoir suffisamment occupé le terrain.

Ces critiques reviennent d'ailleurs souvent à l'égard des députés LREM, qui ne laboureraient pas suffisamment leur territoire pour défendre la politique gouvernementale. "Ils n'ont aucune implication locale", raille un maire LR du centre de la France auprès de L'Opinion. "Pour eux, ils sont élus de la nation. Une circonscription n'est qu'un endroit où se faire élire", nous confirme Guillaume Garot.

La rencontre de vendredi avec les "gilets jaunes", mais surtout les trois mois  de remontées de terrain, doivent donc permettre à la fois à Edouard Philippe et aux parlementaires LREM de combler les manques apparus ces dernières semaines. Manque en termes de communication politique, puisqu'il leur faut casser cette image de responsables éloignés des attentes, mais aussi en matière de réponses concrètes à apporter à la grogne. Pour le Premier ministre, l'enjeu est aussi celui de la popularité. Bénéficiant d'une opinion plus favorable qu'Emmanuel Macron, ce qui est une situation assez classique au sein des couples exécutifs de la Ve République, Edouard Philippe a vu sa cote de popularité fondre et baisser de 7 points, selon un sondage Ifop pour le JDD au mois de novembre.