Ep 18 : "Moloch", les coulisses la série d'Arte avec son créateur

SAISON 2020 - 2021
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SERIELAND ENTRETIEN - "Moloch", est le nouveau thriller fantastique à voir sur Arte.tv dans lequel des humains s'enflamment sans raison apparente. Le créateur et réalisateur de la série Arnaud Malherbe, y critique en filigrane notre société. Eva Roque l'a convié dans le fauteuil de SERIELAND. Il se confie sur son utilisation du fantastique, ses inspirations et les coulisses de sa série.

Arnaud Malherbe a eu plusieurs vies. Il a d'abord été journaliste, en presse locale et nationale. Puis, il s'est reconverti. Après une école de cinéma, il écrit et réalise des court-métrages, des séries, et bientôt un film. Il a notamment créé Chefs, une série diffusée sur France 2 qui évoque le milieu de la cuisine.

A 48 ans, Arnaud Malherbe sort une nouvelle création baptisée Moloch. Un thriller fantastique dans lequel des personnages s'enflamment sans raison. Au casting Olivier Gourmet joue le psychiatre qui enquête sur ce phénomène mystérieux avec Marine Vacth, la journaliste. Le réalisateur s'appuie sur le fantastique pour dépeindre la société d’aujourd’hui où règne selon lui l'hyperviolence : "c'est une façon de raconter le réel".

Dans SERIELAND, le podcast d'Europe 1 Studio par celles et ceux qui aiment les séries et les font, Eva Roque accorde un grand entretien au créateur et réalisateur. Dans quel contexte est né Moloch écrit avec sa compagne Marion Festraëts ? Comment enflamme-t-on des corps ? Comment est travaillé l'identité visuelle ? Arnaud Malherbe répond à toutes les questions que vous vous posez sur la série intrigante de ce début de confinement.

Transcription

Extrait - "Moloch" première scène 

Arnaud Malherbe : C'est la première scène de Moloch qui pose le mystère de la façon la plus épaisse possible, dans la mesure où on a une forme de validation de l'idée que ce qui vient de se produire est impossible. 

Eva Roque : Bonjour Arnaud Malherbe. 

Arnaud Malherbe : Bonjour Eva. 

Eva Roque : Nous nous sommes quittés dans la brume cannoise. Depuis, la série a été diffusée en public sur grand écran pendant le Festival de Cannes Séries. Vous avez reçu le prix du meilleur scénario. Moloch a été également diffusé sur Arte et la série est toujours disponible sur Arte.tv. Est-ce que cela signifie que la page Moloch est tournée pour vous ? 

Arnaud Malherbe : Oh, c'est étrange ça ! Je crois que c'est jamais tourné, d'autant que comme Moloch est déjà pour moi une espèce de retour à la racine de ce que j'ai envie de faire et un retour au monde fantastique, donc j'ai l'impression que c'est plutôt le démarrage ou le redémarrage de quelque chose. Moloch m'accompagne encore. 

Eva Roque : Moloch c'est 6 ans de votre vie...

Arnaud Malherbe : C'est étrange dit comme ça. 

Eva Roque : Dans quel contexte est née cette idée ? Quels sont les éléments déclencheurs du récit ? 

Arnaud Malherbe : C'est quasiment de l'archéologie qu'il faut faire pour savoir quel est le point de départ. Au fil des interviews c'est un peu remonté. Je crois que la toute première envie, c'était de faire une rupture avec ce que je venais de faire juste avant (Chefs), de revenir à quelque chose de plus radical, de revenir à du fantastique qui est mon premier amour. Moi, je suis né dans les films, notamment avec un court métrage qui s'appelle Dans leur peau avec Fred Testot qui avait gagné le Festival du Film Fantastique de Gérardmer. Donc, voilà pour moi revenir au fantastique avec Moloch c'est presque un retour aux sources. Et donc l'idée était de faire quelque chose en toute liberté. Et naïvement, je me suis dit que la liberté, ça voulait dire l'économie de moyens. Donc, j'ai conçu au départ la série comme une espèce de In treatment thriller fantastique. L'idée était de poser un thriller, une intrigue, dans un cabinet de psy avec un défilé de patients, sachant qu'un, voire plusieurs, étaient potentiellement impliqués dans ce qui se passait à l'extérieur. Au fil de l'écriture, il fallait de plus en plus de décors. S'est imposé après un désir esthétique, architecturale, de créer une ville un peu intemporelle, et toute la symbolique du feu. Je me suis dis que ce serait quand même dommage de dire : "mon Dieu, il a pris feu c'était horrible et très impressionnant" et de pas le filmer. 

Eva Roque : Je reviens simplement sur le contexte parce que je pense que c'est important aussi qu'on comprenne quand je dis 6 ans de votre vie : on est en 2014 à peu près au moment où vous avez l'idée de cette série. 2015 arrivent les attentats et je crois que ça a été aussi quelque chose de déterminant dans l'écriture de la série. 

Arnaud Malherbe : Bien sûr, on était déjà un peu baigné dans ces choses là. Les attentats n'ont pas démarré avec Charlie Hebdo. Mais ce qui est clair, c'est qu'il y avait deux chose : la série je pense qu'elle est marquée par l'idée que quelque chose tombant du ciel ou en tout cas incompréhensible, peut vous frapper à n'importe quel moment. Après ça, c'est l'histoire de la condition humaine. On peut mourir tout en traversant la rue. Mais là, il y a quelque chose de violent et de décidé, de voulu pour une raison qu'on ignore. On ne comprend pas bien. De façon plus prosaïque quand je l'ai proposé à Arte, c'était fin 2014. Il y avait un accord de principe. Il y a eu les attentats et je ne sais pas si vous vous souvenez de l'ambiance mais c'était encore pire qu'aujourd'hui je trouve. Je pensais qu'Arte n'irait pas et ils y sont allés d'autant plus. C'était assez enthousiasmant. 

Eva Roque : Pardon pour la question très matérialiste. Dans le pitch de la série, je racontais qu'il y avait des corps qui s'enflamment et on le voit vraiment à l'écran, dès les premières scènes. Comment on fait pour enflammer des corps en tant que réalisateur ? 

Arnaud Malherbe : Il y a plusieurs moyens. Moi, j'avais une envie de quelque chose d'assez organique et d'assez "cool". Pour moi, la base, c'était de tout faire en SFX donc avec un cascadeur qui met du gel, une combinaison, il y a tout un système. C'est un moment presque religieux. Ils sont donc sous la tente, en pleine respiration, parce que le gel ça refroidit paradoxalement. C'est ce qui est fascinant, en fait ils sont frigorifiées avant de partir en torche. Après le cascadeur Sébastien Labie, qui a fait un travail formidable d'ailleurs sur la série, est un ancien pyromane pour la petite histoire, il m'a raconté ça pendant le tournage. Enfant, il mettait le feu partout et les flics l'arrêtaient. A un moment ils lui ont dit : "tu nous fais chier, essaie d'en faire ton métier au moins". 

Eva Roque : Il est devenu cascadeur, spécialisé dans les cascades de feu... 

Arnaud Malherbe : Voilà en partie pour ça ! Les torches marchent plus ou moins bien avec un déclencheur. Et des fois, on se retrouve avec un cascadeur qui est à quatre pattes, avec un chalumeau et qui allume. Ça, c'est la base. On me disait on pourrait tenir une dizaine de secondes, il y en a une qui a tenu 35 secondes. C'est très, très impressionnant. On filme avec deux caméras, donc on fait durer le temps comme on veut. Après, il y a des problématiques, de logistique, de préparation, d'autorisation. On ne peut pas partir en feu n'importe où comme ça. Donc, à quelques endroits où on n'a pas pu du tout le faire. Là, on a fait appel à des VFX. On a travaillé qu'une boîte s'appelle Mathematic. Donc là, on met dans un ordinateur des flammes attrapées à droite, à gauche que nous on filme. Et là, c'est vraiment un travail d'un travail digital. Et il y a aussi une combinaison des deux qui peut marcher, c'est à dire renforcer ou redesigner un petit peu une torche réelle avec des VFX. 

Eva Roque : Est ce que le réalisateur que vous êtes était parfois un peu flippé de voir votre cascadeur réalisant ces torches humaines ? 

Arnaud Malherbe : En fait, je me rendais pas vraiment compte parce que je me disais que de toute façon, on fait tous semblant, on fabrique des films. On sait qu'on fait semblant de faire les choses. Je me souviens d'une anecdote sur la première torche. Les gars avaient mis un peu de temps. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ils n'arrivaient pas. J'étais super énervé et je cours vers la tente où ils étaient en train de se préparer. Il y a vraiment du retard. J'ouvre la tente et je les vois tous les quatre, dont lui, recouvert de gel, avec quasiment les bras en croix, en train de faire de la respiration comme du yoga. Je me suis dis : "en fait je vais peut-être rien dire là, je vais attendre un peu, je vais laisser les professionnels travailler" parce que c'était très religieux. On sentait qu'il y avait un moment qui est important, mais il y a quand même un gars qui allait partir en feu. Moi, je suis dans mon film, mais respectons un peu ça. Il y a un temps nécessaire pour ça. 

Eva Roque : Alors, on vient de parler des victimes de ce feu. Moloch s'articule aussi autour de deux personnages Louise, qui est une jeune journaliste, et Gabriel, qui est un psychiatre. Deux êtres cabossés par la vie. Avant que vous nous expliquiez pourquoi vous avez ancré la série dans une ambiance psychiatrique. J'aimerais qu'on écoute un extrait. Gabriel le psychiatre a croisé la route de Louise. C'est au tout début. Ils se sont à peine parlé. Et puis, quelques heures plus tard, elle va découvrir un enregistrement dans lequel il la dépeint. 

Extrait - "Moloch" enregistrement psychiatre

C'est extrêmement bien écrit et bien interprété par Olivier Gourmet, qui joue le psychiatre. Qu'est ce qui vous fascinait à ce point dans la psychiatrie pour que vous fassiez, je dirais, l'axe principal de Moloch. 

Arnaud Malherbe : Pas grand chose, en fait, c'est-à-dire que je n'ai pas une passion pour la psychiatrie. En revanche, c'est un véhicule de fiction qui est absolument extraordinaire parce que c'est quelqu'un qui enquête dans la tête des gens. Typiquement, nous, en tant que co-auteur, scénariste, c'est l'outil idéal. Je trouve ça même presque plus intéressant qu'un flic. C'était vraiment ça qui m'intéressait. Par ailleurs, on a ces textes et toutes les séances sans même se poser la question de savoir si on respectait les codes ...

Eva Roque : C'est ce que j'allais vous demander, vous n'avez pas pris conseil auprès d'un psychiatre pour savoir si les termes que vous utilisiez étaient juste ou pas. 

Arnaud Malherbe : Non, c'est peut-être une erreur d'ailleurs, parce qu'en général, on a tendance à le faire. Dans Chefs on avait passé des jours et des jours dans les brigades. On avait enquêté. 

Eva Roque : Je rappelle, Chefs était une fiction que vous pouvez toujours voir parce qu'elle est disponible sur la nouvelle plateforme Salto, qui met en ligne les productions de France Télévisions. C'est un thriller qui se passait dans le milieu des cuisines. Là, vous aviez fait appel à des chefs, des experts, mais là, pas d'experts psychiatres. 

Arnaud Malherbe : Eh non. Bizarrement, on a pas ressenti le besoin. Il n'y a pas de règle, c'est-à-dire qu'on avait le sentiment que ce qui se passait narrativement, scénaristiquement, dans les situations, dans le film en général, à nos yeux fonctionnait. Donc on n'a pas eu besoin de plus de réassurance sur les psychiatres et le monde de la psychiatrie. De la même façon que je pense que tous les gens qui font des westerns ne vont pas faire une formation de Cowboy. Je crois que ce n'est pas une règle. Peut-être que le projet d'après je vais aller voir 12 000 spécialistes de la question dont je vais parler. 

Eva Roque : Alors, je vais quand même faire ma psy de service. Comment vous avez choisi les prénoms et les noms de vos personnages ? 

Arnaud Malherbe : Gabriel c'était assez facile. C'était en rapport avec l'ange Gabriel, qui sauve. C'est une vraie question intéressante. On est... On est toujours un peu piégé, surtout quand on additionne un peu les projets. Parce que les prénoms, finalement, qui ne fassent pas trop datés, qui soient crédibles, qui ne fassent pas superficiel, il n'y en a pas à 3 millions. Et donc, en général, on a tendance à essayer de trouver des prénoms en une syllabe ou deux syllabes et j'ai l'impression sur mon long métrage elle s'appelle Chloé et je crois que dans les premières versions du scénario, elle s'appelait Chloé dans Moloch, la personnage principale. 

Eva Roque : On dit un mot du casting : Olivier Gourmet intrigant dans ce rôle de psychiatre. Marc Zinga, qui excelle dans celui de Jimmy, un des patients. Est-ce que c'était une évidence pour vous de recruter ces deux acteurs ? 

Arnaud Malherbe : Je n'avais pas du tout de comédien en tête. C'est vraiment au fil du casting, des réflexions, des échanges avec la directrice de casting que l'on a dessiné un personnage. Et surtout, la question, c'était de mettre en place un couple, pas un couple amoureux, mais un couple qui doit être, pour un symbole facile, un peu comme l'eau et le feu. Et donc voilà en fonction des évolutions du casting pour Louise et du casting pour Gabriel, il y a quelque chose qui s'est goupillé que moi, que j'ai trouvé assez magique, entre Olivier et Marine. J'avais très, très envie de les faire se rencontrer, qui se choquent et qui se sauvent l'un l'autre. Je trouvais que leur relation de personnages était super. 

Eva Roque : On va revenir ça. Marine Vacth, qui incarne Louise. Juste un mot de Marc Zinga. 

Arnaud Malherbe : J'allais y venir, c'est le seul personnage qu'on avait en tête en écrivant. Je l'avais vu il y a quelques années dans une fiction sur Canal avec Clovis Cornillac, justement, qui s'appelait Mister Bob, où il jouait Mobutu. Je l'avais vu arriver à l'image et je me suis dit : qu'est-ce que c'est ridicule Marc Zinga pour Mobutu". Je ne connaissais pas de nom à l'époque et en très exactement 15 secondes, il m'avait mis la chair de poule. Il m'avait électrisé. Je trouve qu'il y a une capacité à la fois de douceur, d'empathie, de mystère. Il y a quelque chose d'assez indéfinissable. Et je trouve que pour le coup, là, dans le rôle de Jimmy, justement, il excelle. 

Eva Roque : Donc, cela veut dire que vous avez écrit un peu Jimmy en pensant à lui ? 

Arnaud Malherbe : Tout à fait. 

Eva Roque : D'accord. Est ce que c'était le cas avec Marine Vacth ? 

Arnaud Malherbe : Pas du tout. Marine, c'était exactement comme avec Olivier ce sont des castings qui se sont faits après. 

Eva Roque : Est-ce qu'elle ressemble à des stagiaires que vous avez croisés au cours de votre carrière de journaliste avant d'être réalisateur...

Arnaud Malherbe : Oui, des filles jolies qui veulent être journaliste, qu'on ramène toujours à leur condition de jeunes filles. De jeunes filles jolies, justement. Qui sont un peu perturbées, qui sont un petit peu dans le désarroi, à la fois psychologique et presque sociale, et qui, finalement, ne savent pas très bien où elles vont. En revanche, dans le travail, finalement, tout se cristallise là-dessus, à la fois ça donne un but, une quête, mais c'est vraiment ça très concrètement, dans le travail des journalistes. Et puis ça donne un sens à son existence temporairement. Mais je sais que beaucoup, beaucoup de journalistes ont été comme ça ou une époque aussi. On est très investi et ce métier, c'est sa vie. 

Eva Roque : Elle est un peu vieille Marine Vacth pour interpréter une stagiaire... 

Arnaud Malherbe : Elle est super jeune. Maintenant la génération stagiaire c'est jusqu'à 33 ans !

Eva Roque : C'est vrai, vous avez raison. Moi, j'ai été extrêmement impressionnée par le travail des lumières. Tout est raccord, dans les moindres détails. Les tons sont jaunes, marrons, depuis le ciel jusqu'aux décors des bureaux de l'hôpital. Les lieux où se déroule la plupart des actions participent d'ailleurs à cette ambiance pesante, d'où sortent cet hôpital et cet hôtel, qui sont deux décors très présents dans Moloch ?

Arnaud Malherbe : Tout ça procède d'un désir esthétique qui est justement de ne pas poser l'histoire dans une ville identifiable même sans l'appeler Rouen, Cherbourg ou Rennes. Donc, moi, j'avais cette envie là dès l'écriture de la Bible, avec une addition de photos. Et l'idée était de créer une ville intemporelle d'ici et maintenant, mais qu'on ne connaît pas. À partir du moment où on a décidé ça, esthétiquement, ça ouvre des portes incroyables. On choisit ce qu'on veut, on choisit la piscine et on dit ce sera la piscine Art déco, on choisit un Motel qui est goût américain, mais parce que aussi on est empreint de cette culture-là de fiction. C'est à la fois symboliquement intéressant parce que ça permet de donner un caractère universel, finalement, au récit et en même temps, honnêtement, c'est ludique. C'est juste excitant et graphiquement, ça permet de ramener plein de choses. 

Eva Roque : Je suis d'accord avec vous. C'est ludique, mais c'est vrai qu'on sent la précision à la fois du scénario et de la réalisation. Parce que même les tenues contemporaines, les costumes, les petites tenues que peut porter Louise se fondent dans le décor. Il y a quelques taches de rouge comme ça qui explosent parfois aux images. C'est vraiment très réussi. Je vous propose de rester dans le bureau du psy. Votre héros, interprété par Olivier Gourmet, a besoin d'une consultation parce que lui aussi va pas très bien. 

Extrait - "Moloch" entretien du psychiatre avec sa consoeur

Dans cet extrait là, vous faites des gros plans sur le visage d'Olivier Gourmet et ces gros plans, ils répondent aussi à des plans beaucoup plus larges dans la seconde qui suit sur la ville, sur les plages. Vous passez aussi des scènes de feu aux scènes d'eau, vous alternez des phases de dialogues denses avec des silences, du grand silence. Est-ce que c'est une vue de l'esprit de ma part ou est ce que c'était vraiment une volonté de votre part de jouer de tous ces contrastes-là ? 

Arnaud Malherbe : Non, c'est exactement ça. Au-delà d'un récit écrit avec un fond, il y a la question de "comment on raconte", cette question balaye un certain nombre d'outils, qui sont la mise en scène, la lumière, le montage et ce sont des choses qui sont capitales dans la mesure où ce n'est pas du théâtre filmé, les films. Et peut-être que majoritairement en télévision, il y a encore un peu une timidité à utiliser tout le langage et la grammaire cinématographique ou filmique, et je pense qu'il faut assumer et c'est intéressant que vous parlez de cette scène parce que, par exemple là la caméra est très proche d'Olivier. Son ami psy est loin et elle est dans le flou. Et au moment de tourner, je vois la scène et je me dis : "mais il faut le laisser comme ça. Il faut acter ça que toute la scène soit floue."Je discute, j'en parle avec Christophe Ninette, mon chef opérateur. Et donc, je me dis : "mais on va garder ça." J'hésite un peu. Je me dis que je peux faire un contre-champ. Bref, tout ça pour dire que c'est aussi le plaisir d'affirmer quelque chose, à la fois dans le récit et d'affirmer quelque chose dans la fabrication, dans la mise en scène, dans le montage aussi. J'ai travaillé avec Florian Allier, Eric Delannoy et on a des vraies, des vraies discussions. On pousse, on casse un peu le film, on réinvente au montage aussi des choses. C'est aussi une écriture le montage. Ce type de projet là, à l'intérieur de ce type de chaîne comme Arte, on peut faire ça. 

Eva Roque : Quand je vous écoute, je comprends aussi la façon dont sont construits les différents épisodes et j'ai été très étonnée de la façon dont tourne la série. On prend un virage après le deuxième épisode. Il y a une forme d'accélération et on sent qu'on l'avait voulu au montage. Ce n'est pas simplement dans l'enquête en tant que telle, mais dans le montage. Et vous avez sans doute noté que je n'insiste pas sur le côté fantastique de la série. Alors non pas pour effrayer les auditeurs, mais parce que je pense que cette part de fantastique elle représente au fond ce qu'on ne parvient pas à expliquer dans nos vies au quotidien. Il nous arrive des choses au quotidien mais on ne sait pas d'où ça vient. Est-ce que je me trompe ? 

Arnaud Malherbe : Le fantastique c'est ça. C'est pas exclusivement produire du spectacle pour se désennuyer de la vie quotidienne. Ce n'est pas un train fantôme. C'est pas ça le fantastique. Le fantastique, c'est un langage et c'est un détour poétique pour parler de la réalité et pour essayer d'attraper d'une certaine façon. Il y a d'autres façons aussi, la façon naturaliste est totalement recevable. Je l'aime beaucoup, par ailleurs. Mais cet outil fantastique là, moi, j'ai l'impression qu'il est absolument merveilleux pour raconter le réel. 

Eva Roque : Transition toute trouvée parce que dans SERIELAND, on est convaincues que les séries sont un miroir de la société. Parfois un peu déformé comme miroir, mais quand même. Moloch nous raconte notamment ça, écoutons l'extrait.

Extrait - "Moloch" dialogue entre Louise et un tatoueur

Qu'est-ce que Moloch nous raconte de la société ?

Arnaud Malherbe : A travers ce récit-là fantastique, j'ai l'impression qu'on a essayé de raconter des choses qui sont cette espèce de soubresaut, de violence, de révolte, de colère qui, de prime abord, comme ça, peut être vu un peu comme une façon simpliste de raconter des choses. Mais ce n'est pas simpliste du tout. C'est très exactement ce qui est en train d'advenir. Donc, soit on le regarde, soit on ne regarde pas. Et si on le regarde, on voit ça. On voit qu'en fait, ce système démocratique capitaliste dont on pensait il y a encore quelques années que c'était la fin de l'histoire parce que tout ça était merveilleux. On voit très bien que c'est un produit mortifère qui est à la fois générateur d'injustices extrêmement violentes et qui, tout simplement, est tout bonnement détruit le vivant. On sait très bien qu'il y a une fin à ça. La question après, c'est soit on regarde ailleurs et on fait semblant que tout ça ne se passe pas. Soit on essaie de réagir ou de réfléchir. Et encore une fois, c'est pas tant de dire que la série affirme quelque chose politiquement. Mais ce qui était important pour nous, je crois, c'est que ça traverse des choses que nous on peut vivre au quotidien ou voir à travers les médias, ou essayer de comprendre par nos lectures. Oui, je pense que d'une certaine façon, la série tente d'être l'allégorie de tout ce qui est en train de bouillonner. 

Eva Roque : Est ce que vous vous souvenez du jour où vous avez écrit cette scène ? 

Arnaud Malherbe : Non, mais de toute façon, c'est quelque chose qu'on a écrit avant, par exemple les gilets jaunes avant toutes les manifestations de rue un peu radicales. Après, il y avait eu probablement les manifs retraites, mais très clairement moi, je crois que quand on écrit des histoires, notre matière, c'est à la fois la réalité et l'imaginaire. On passe nos journées à penser à ce qu'on va raconter, comme histoire. Et donc, on est consciemment ou inconsciemment totalement traversés par la réalité, par le présent, et on régurgite ça malgré nous de temps en temps. Donc, évidemment que ce qui se passe à tous les niveaux de notre vie impacte ce qu'on raconte. 

Eva Roque : Quitte à se faire un peu peur, parfois en précédant un peu l'avenir. 

Arnaud Malherbe : Vous trouvez qu'on précède ? 

Eva Roque : On est en plein dedans. Mais on peut se dire qu'on est en plein dedans parce qu'on vient de voir la série et qu'on est empreint de l'actu du moment.

Arnaud Malherbe : Ce qui est intéressant, c'est que quand on était en phase de montage, justement, on était en pleine manifs des gilets jaunes. On était en train de monter ça, on a eu des discussions avec la chaîne, d'ailleurs. 

Eva Roque : Est-ce que ça vous a fait changer des choses dans le scénario ou dans l'écriture des scènes ? 

Arnaud Malherbe : Non, mais en revanche, c'est vrai qu'on a eu quand même quelques échanges avec ma monteuse, avec les gens de la chaîne, et on sentait qu'il y avait un discours politique donc il fallait faire attention. Mais on a fait strictement ce qu'on a voulu et avec l'aval de la chaîne. Mais ça a été une discussion, oui. 

Eva Roque : Ce psy et cette journaliste sont deux personnages très forts qui m'ont fait penser à d'autres de vos personnages ...

Extrait - "Chefs" bande annonce

Vous avez aussi fait la série Chefs, ça vous fait quoi d'entendre, cette bande annonce là, quelques années plus tard ? 

Arnaud Malherbe : C'est drôle. J'aime bien. C'est un très bon souvenir. 

Eva Roque : Pour vous, parce que j'imagine bien qui n'a pas une recette magique, c'est quoi un bon personnage ? 

Arnaud Malherbe : C'est quoi un bon humain, quoi ? Un bon personnage, c'est un personnage dont on a envie de raconter l'histoire et c'est un personnage, forcément complexe qui a un désir, qui est empêché et pour lequel on a de l'empathie d'ailleurs quelque soit sa nature. Que ce soit un gentil, ou un méchant. Il faut avoir vraiment de l'empathie, comprendre, se mettre à sa place. 

Eva Roque : Alors, après un psy, un chef cuisinier, une journaliste. A quoi ressemblera votre prochain héros ou héroïnes  ? Est ce que vous le savez déjà ? 

Arnaud Malherbe : Oui. 

Eva Roque : Ah non, mais c'est trop court, ne me dites pas oui. Puis vous n'allez pas m'abandonner comme ça. 

Arnaud Malherbe : Non, je ne peux pas en parler encore maintenant, mais oui, je réfléchis, je travaille, j'écris avec un producteur sur un projet on va dire qui est pour faire court politique et historique. 

Eva Roque : Et Moloch est toujours en vous, vous l'avez encore dans la peau ?

Arnaud Malherbe : Oui jusqu'à la fin, c'est un enfant, même si c'est un enfant turbulent et violent et rêveur. Mais c'est un de nos enfants. 

Eva Roque : En parlant d'enfants et de famille, vous écrivez avec Marion votre compagne, j'ai cru comprendre qui avait vos enfants qui jouaient aussi dans Moloch. Comment on travaille à deux quand on vit aussi à deux ? Est-ce que c'est une facilité pour vous ? Ça semble évident, ou au contraire, ça demande deux fois plus de travail ?

Arnaud Malherbe : Pour nous, c'est une évidence, c'est-à-dire que ça fait partie de notre vie quotidienne. Il y a précisément assez peu d'étanchéité entre les phases de travail et les phases de vie personnelle, de couple et de famille même, c'est-à-dire que les enfants sont très au courant de ce qu'on fait, on en parle beaucoup. D'ailleurs, le petit à joué dans Moloch. Lui et son frère ont joué dans le long métrage que je viens de terminer, parce que pour nous, c'est une façon aussi de les emmener vers ce qui nous passionne, nous. Et puis, ça les passionne, eux. Coup de chance. Avec Marion, on travaille vraiment à quatre mains, c'est-à-dire à la fois on se fait des réunions de travail plus officielles ou on a des vraies discussions. Chacun repart avec les idées qui ont été lancées. On commence à écrire chacun notre côté, on se fait lire, on échange les textes. Et l'autre élément qui est très, très agréable quand on est justement en couple, c'est que ce n'est pas très compliqué d'obtenir un rendez vous, puis ça peut être en préparant le repas, en prenant l'apéro, en partant en vacances sur l'autoroute on parle. Je ne sais pas si on gagne du temps parce qu'on n'écrit pas super vite non plus. Mais ça permet vraiment de fouiller et d'aller au bout des choses. 

Eva Roque : Et le fait d'être un homme et une femme, ça permet aussi d'avoir deux visions du monde et donc de représenter aussi une vision plurielle dans vos séries et dans vos oeuvres en général ? 

Arnaud Malherbe : Moi, je n'ai pas l'impression que le côté sensibilité féminine et tout ça,moi je trouve ça insupportable. J'ai l'impression qu'on est tous les deux féministes. C'est deux sensibilités d'être humain, voilà. 

Eva Roque : Qui a eu l'idée du nom Moloch ? 

Arnaud Malherbe : C'est moi ! 

Eva Roque : Et la création, au départ c'était vous aussi ... 

Arnaud Malherbe : Oui, tout à fait. 

Eva Roque : Merci Arnaud Malherbe pour ce grand entretien. Les 6 épisodes de Moloch sont à voir et revoir sur Arte.tv La semaine prochaine, deux nouveaux épisodes de SERIELAND vous attendent. Il sera question de personnages historiques. Avec mes

sérivores préférés, nous reviendrons notamment sur la nouvelle saison de The Crown à voir sur Netflix. SERIELAND est un podcast d’Europe 1 studio, produit par ma reine Adèle Ponticelli, réalisé par Christophe Pierrot, et préparé en coulisses par Clémence Olivier, Magali Butault et Tristan Barraux. Si cet épisode vous a plu, écoutez-le prochain qui arrive très vite, et surtout je compte sur vou s pour en parler, commenter, nous dire aussi quelles sont vos séries préférées.Rendez-vous sur le groupe Facebook SERIELAND. Attention, dans SERIELAND, il y a une règle et une seule : pas de spoils… Et puis abonnez-vous, comme ça on ne se quittera plus.

 

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"SERIELAND" est un podcast Europe 1 studio

Autrice et présentation : Eva Roque
Réalisation : Christophe Pierrot
Cheffe de projet édito : Adèle Ponticelli
Diffusion et édition : Clémence Olivier, Magali Butault et Tristan Barraux
Graphisme : Karelle Villais
Direction d'Europe 1 Studio : Olivier Lendresse

 

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