Victor Segalen : aventurier de l’art (partie 1)

SAISON 2020 - 2021
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En 1913, Victor Segalen découvre le tumulus du tout premier empereur de Chine. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars vous raconte le parcours étonnant de ce breton, médecin de la marine, grand voyageur, écrivain et poète, dont l’œuvre va enfin être éditée, en novembre, dans la prestigieuse collection de La Pléiade, cent un ans après sa mort.  

Victor Segalen a eu mille vies. Médecin, militaire, aventurier, écrivain, poète… Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars revient sur l'itinéraire de ce jeune homme brillant et exigeant, de la Polynésie à la Chine. 

Le tumulus du premier empereur de Chine : une immense découverte ! 

En juillet 1913, Victor Segalen est professeur à l'Imperial Medical College de Tien-Tsin. Ce Français est en Chine depuis 1909. Sa famille est venue le rejoindre. Il a 35 ans. Il a effectué une première expédition archéologique au début de son séjour. Médecin de la marine, il est aussi écrivain, et est fasciné par les civilisations anciennes. Selon lui, les trésors de la Chine Impériale n’ont été ni recensés ni étudiés sur le terrain. On ne dispose que d’archives et de récits. Or, Segalen rêve d’une nouvelle expédition qui nécessiterait la création d’une Fondation française, vouée à l’étude des chefs d’œuvre de l’archéologie chinoise…  

C’est dans ce but qu’il retourne à Paris en juillet 1913. Pour rejoindre la France, il emprunte notamment le chemin de fer Transsibérien. Sur place, il fait la tournée de ses amis qui peuvent le soutenir : Gilbert de Voisins, érudit fortuné qui l’a déjà accompagné dans sa première expédition, des sinologues, Cordier, Chabannes, Pélliot et Sénard, qui l’aident à obtenir le financement de son expédition. Il rencontre aussi Jacques Doucet : le grand couturier est également collectionneur. Il le charge d’effectuer des achats pour lui. Et puis il y a son vieil ami Jean Lartigue, un autre officier de marine, sinologue et archéologue. Ce futur amiral, comme Gilbert de Voisins, fera d’ailleurs partie de l’expédition.

Une fois sa famille installée à Shanghai, il peut entreprendre son périple : un trajet de 6 000 kilomètres, du nord-est au sud-ouest de Pékin. Ce n’est pas une petite entreprise… Jean-Luc Coatalem décrit ainsi la caravane qui s’apprête à se mettre en route : "Deux tonnes de bagages et de matériel, sept charrettes à deux mules, six chevaux, mobiles et résistants, dix-sept assistants : porteurs, palefreniers, un cuisinier et un professeur de chinois pour Jean Lartigue, plus trois cavaliers, Segalen, Lartigue et Voisins."

L’expédition quitte Pékin le 1er février 1914. Il ne s’agit pas d’une promenade de santé. On se lève à 7 heures, on se couche à minuit, on traque les statues, les vestiges des anciennes civilisations. Tout est répertorié, photographié, mais aussi dessiné car, pour Segalen, seul l’œil et le dessin permettent d’approcher l’œuvre. Néanmoins, les photographies conservées aujourd’hui au Musée Guimet sont magnifiques. Grâce aux plaques Kodak, on est au cœur de l’expédition. On visualise le portique d’un temple, les statues funéraires, le travail d’estampage effectué sur un pilier. Un assistant, juché sur des tréteaux branlants, pose son papier buvard et ses calques pour imprimer de sa main quelques bas-reliefs.

L’expédition arrive aux environs de la ville de Xian. Là, Segalen a un objectif précis : trouver un tumulus, c’est à dire un volume de terre et de pierres qui recouvre une tombe. Mais pas n’importe quelle tombe : celle du premier empereur de Chine ! Il interroge des autochtones. On lui dit d’aller douze kilomètres plus loin. L’homme se lance au galop. Au sortir d’une faille, au crépuscule, devant les imposantes montagnes de Li-Chouan, hautes de 1 800 mètres, apparaît le contour d’une autre montagne. Un contour régulier, trop symétrique pour être d’origine naturelle. Et puis à y regarder de plus près, cette drôle de montage semble reposer sur un socle… carré ! Cette forme qui se détache dans le ciel du soir n’est ni une montagne, ni une colline, c’est une pyramide ! Segalen murmure : “De plus près, tout près, tout s’est précisé, répondant merveilleusement aux textes connus”. Lartigue répond simplement : “Oui”...

Les deux hommes sont face au tumulus tant recherché. Celui du premier empereur de Chine, Qin Shi Huang, décédé en 210 avant J.-C. C’est lui qui a réuni les royaumes combattants pour imposer leur unité. Il a aussi ordonné la construction de la Grande Muraille. Le pays ainsi constitué s’appelle la Chine, du nom de son empereur : Qin. C’est une découverte essentielle. Mais Victor Segalen et ses compagnons n’ont pas l’autorisation ni les moyens de procéder à des fouilles. Quelle frustration ! Ils ne pourront qu’accumuler des notes, des photos et des dessins pour étayer leur trouvaille.

Soixante ans plus tard, on découvrira, en fouillant le site, 8 000 soldats et cavaliers d’argile de taille humaine, chevaux et chars compris. Ils sont l’immense armée qui devait aider l’Empereur  à conquérir l’au-delà…

Les découvertes s'enchaînent

Avec la satisfaction de ne pas s’être trompé, se fiant toujours aux textes anciens et aux récits qu’il a tant étudiés, Segalen est heureux, malgré l’impossibilité de fouiller davantage. L’expédition fera ensuite des découvertes beaucoup plus tangibles. En mars 1914, il cherche un lieu où se trouvent des chevaux et des hommes de pierre, signalés par des textes. Segalen va mettre au jour, au milieu des champs, une statue archaïque d’un mètre 40, celle d’un cheval combattant tenant sous son poitrail un barbare armé d’un arc luttant contre l’animal qui l’écrase. Il se situe à côté du tumulus du général Huo Qubing, mort glorieusement en 117 avant J.C., après avoir massacré 80 000 Huns venus de Mongolie. La statue du cheval écrasant le Hun est symbolique de l’événement. Elle est si populaire en Chine qu’on la trouve reproduite en modèle réduit de terre cuite dans tous les bazars de Pékin…

Après les chevaux, les licornes ! Le 6 mars 1914, à proximité de deux sépultures impériales, une tête de cheval émerge du sol. Après quelques heures de pelletage acharné, les archéologues dégagent une licorne ailée qui a malencontreusement perdu sa corne. Une photo d’une incroyable beauté montre Gilbert de Voisin contemplant l’animal mythique surgissant du sol.

Tout au long des mois d’avril, mai et juin, à travers la province du Sichuan, les trois compagnons découvrent des sculptures, des grottes, des tumulus, des piliers funéraires, des bas-reliefs. Tout est minutieusement répertorié, photographié, analysé. En juillet, l’expédition prend la route du Tibet. Un rêve pour Segalen qui n’avait pu l’atteindre lors de son premier voyage en raison des intempéries. Ils atteignent les premiers villages tibétains lorsque le 11 août, alors qu’ils parviennent au sommet d’un col, un courrier “surgi des brumes”, diront-ils,  les atteint : “L’Europe en guerre : Allemagne-Autriche contre France-Russie-Angleterre”. Il faut rentrer et abandonner, à nouveau,  le rêve tibétain.

L’expédition gagne l’Indochine, Haïphong et Saïgon. 700 kilomètres en 11 jours ! Segalen et sa famille rejoignent ensuite Marseille en paquebot. L’enfer de la Première Guerre mondiale les attend. Un tournant dans la vie de cet homme passionné à la trajectoire atypique. 

Un futur médecin, poète et écrivain 

Victor Segalen naît le 14 janvier 1878 à Brest. Son père est commis de 4ème classe dans la Marine. Sa mère est une forte personnalité, très religieuse et très économe. Il a une sœur, Jeanne. Enfant, il lit beaucoup, et grâce à une superbe bicyclette offerte par son oncle, il parcourt Brest et ses environs avec délice. Il fait ses études au collège du Bon Secours chez les Jésuites. Il y nouera quelques solides amitiés. Il lui arrive souvent de sombrer dans des crises de désespoir que l’on qualifierait aujourd’hui de dépression nerveuse. C’est cependant un élève brillant. Il passe son baccalauréat avec mention très bien. 

Sa myopie l’empêche d’être officier de marine. Il va donc intégrer l’Ecole de Médecine Navale et Coloniale à Bordeaux. Ses études ne l’empêchent pas d’avoir quelques liaisons féminines, notamment une certaine Savéria, dont il écrira plus tard qu'elle a eu “une part énorme dans sa vie affective, sexuelle, littéraire et autre”. En 1899, un Bénédictin de ses amis le présente à Huysmans, qu’il admire particulièrement. Il a lu “À rebours”. Cela lui sera extrêmement utile lorsqu’il rédigera sa thèse.

En 1900, il se rend à Paris pour un Congrès de médecine, visite l'Exposition Universelle et retrouve Savéria. L’année suivante, il y retourne, prenant le prétexte de sa thèse pour y rencontrer des écrivains de renom, Huysmans à nouveau, Catulle Mendès et surtout Rémy de Gourmont, qui lui ouvre les portes du “Mercure de France”. Il rencontre aussi le poète Saint-Pol-Roux, marseillais de naissance mais breton d’adoption, vivant dans une grande ferme fortifiée, à la pointe du Finistère. 

Il soutient sa thèse en 1902. Elle traite des névroses dans la littérature sous le titre “L’observation médicale chez les écrivains naturalistes”. Un chapitre de son travail sera publié dans le “Mercure de France”. Il fait ensuite un stage obligatoire à Toulon, à l’Hôpital Maritime. Il y mène une vie très dissipée. Les femmes, bien sûr, mais aussi l’opium, qui l’accompagnera toute sa vie… 

Segalen, la Polynésie et Gauguin 

Le 11 octobre 1902, au Havre, Segalen s’embarque pour les Etats-Unis qu’il traverse en train transcontinental puis il rejoint Tahiti pour sa première affectation. Il arrive à Papeete en janvier 1903. Il est en poste sur un aviso, “La Durance”. Il est aussi autorisé à exercer comme médecin civil, pour arrondir sa solde. Il écrit alors à son ami Manceron : "Je t’ai dit avoir été heureux sous les tropiques ; c’est violemment vrai… Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie. J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait. J’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles… Toute l’île venait à moi comme une femme."

Cet état d’euphorie ne va pas durer. Un cyclone ravage l’archipel des Tuamotu et oblige Segalen à reprendre sérieusement son devoir de médecin. La situation sanitaire est catastrophique. Il y a des épidémies : la variole, la rougeole et des cas de lèpre. L’alcool et la syphilis font d’autres ravages… 

Avant son départ, son ami le poète Saint-Pol-Roux lui avait suggéré de rencontrer Gauguin auquel il portait une grande admiration. Mais celui-ci meurt aux Îles Marquises le 8 mai 1903. Or c’est seulement le 3 août suivant que l'aviso “La Durance” aborde à Nuku-Uva, la capitale administrative de l’archipel. 

On a rassemblé dans des caisses tous les biens laissés par Gauguin. Segalen fait examiner de nombreux textes écrits ou recopiés par le peintre. Il se rend à “la maison du jouir” où vivait Gauguin. Pour Segalen, c’est un choc, une révélation esthétique et fraternelle qui ne cessera d’être confirmée. Il dira : "Je puis dire n’avoir rien vu du pays de ces Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin. Il est vraiment artiste et vraiment exilé et seul."

Le 2 septembre, à Papeete, a lieu la deuxième vente des biens de Gauguin. Segalen achète sept toiles dont “Scènes de la vie tahitienne”, “Autoportrait” et “Village breton sous la neige”, quatre des cinq magnifiques panneaux de bois sculptés qui encadraient l’entrée de la maison du jouir, ainsi que la palette du peintre. Ses acquisitions lui coûtent 188,95 francs. Cela peut sembler dérisoire pour de telles merveilles mais pour le médecin militaire, c’est une somme considérable car sa solde mensuelle s’élève alors à 243,90 francs. 

Segalen quitte Tahiti à bord de “la Durance” l’année suivante, le 1er septembre 1904. Il doit regagner Toulon via Batavia, Colombo où il s’intéresse à la religion bouddhiste puis Djibouti où il évoque l’ombre de Rimbaud. Il interroge les frères Rhigas qui ont connu le poète et commence à écrire une étude à son sujet. Il arrive finalement à Toulon le 4 février 1905, puis il regagne Brest. 

Lors du mariage d’un de ses amis, il rencontre la jeune Yvonne Hébert, elle-même fille de médecin. Ils se plaisent et se marient. Pour Segalen, c’est une époque d’intense activité littéraire. En 1906, il fait paraître, dans “le Mercure de France”, son étude intitulée “Le double Rimbaud”. Il travaille aussi aux “Immémoriaux”, à la fois un roman, une étude ethnographique sur les populations polynésiennes, un poème et une confession personnelle. Il rencontre par ailleurs Claude Debussy avec qui il va collaborer à l’écriture d’un opéra : “Orphée Roi”. 

Les “Immémoriaux” paraissent en 1907, sous le pseudonyme de Max-Amély. Il espère le Prix Goncourt, rencontre les membres du jury mais ne décrochera pas la récompense désirée.

Au milieu de  toutes ses occupations, Victor Segalen est devenu père de famille. Son fils Yvon naît à Brest le 15 avril 1906. 

En 1908, il envisage de se faire affecter en Extrême-Orient et il apprend le chinois en suivant les cours de l'Ecole des Langues Orientales et du Collège de France. Il s’installe à Paris, au 139 rue de Rome, fréquente les milieux littéraires et médicaux autour d’Edmond Jaloux et de Claude Debussy. En mars, Segalen est reçu à l’examen d’élève-interprète de la marine. Il obtient d’être affecté en Chine pour se perfectionner dans la connaissance de la langue et de la littérature. Il va aussi préparer une grande expédition que lui propose son ami Gilbert de Voisins. Très fortuné, celui-ci offre de la financer. Le 25 avril 1909, Segalen part seul de Marseille en direction de l’Asie. Sa femme et son fils le rejoindront plus tard. Après Hong-Kong et Shanghai, il visite les tombeaux de la dynastie Ming et Nankin. Il prend ensuite le train pour Pékin où il arrive le 12 juin 1909. La grande rencontre avec la Chine peut, enfin, avoir lieu !

 

Ressources bibliographiques :

Jean-Luc Coatalem, Mes pas vont ailleurs (Prix Femina Essai  et Prix de la Langue Française, Stock, 2017)

Victor Segalen, voyageur et visionnaire, Catalogue de l’exposition à la Bibliothèque Nationale de France en 1999, sous la direction de Mauricette Berne, conservateur général au département des Manuscrits

Victor Segalen, Les Immémoriaux (Collection Terre Humaine dirigée par Jean Malaurie, Plon, 1956)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production, diffusion et édition : Timothée Magot
Réalisation : Matthieu Blaise
Graphisme : Karelle Villais

 

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