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SAISON 2021 - 2022

En 1803, Napoléon fait fabriqué un somptueux globe terrestre. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", en partenariat avec le château de Fontainebleau où se tiendra l'exposition "Un palais pour l'Empereur, Napoléon Ier à Fontainebleau" à partir du 15 septembre, Jean des Cars raconte pourquoi l'Empereur était si attaché à ce symbole de pouvoir.

Le globe est un symbole de souveraineté chez les empereurs romains depuis le règne de Caracalla. Napoléon a lui-même commandé le sien. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars revient sur l’histoire de cet objet hautement symbolique. 

Parmi les Regalia, ces symboles de pouvoirs que le souverain reçoit lors de son sacre, il y a évidemment la couronne mais aussi le Sceptre, la Main de Justice et enfin le Globe, appelé parfois Orbe. Lors de son sacre le 2 décembre 1804, Napoléon avait un magnifique globe surmonté d’une croix. Dans le grand "Portrait en pied de Napoléon 1er en costume de sacre", peint par Gérard, on le voit à gauche du tableau, posé sur un guéridon. Le Globe est devenu un symbole de souveraineté pour les empereurs romains à partir de Caracalla, arrivé au pouvoir impérial en l’an 211 de l’ère chrétienne.

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Mais l’idée en est encore plus ancienne : elle vient des Grecs qui, en contemplant le ciel, admettaient que l’univers était sphérique. Evidemment, ce n’était pas une représentation de la Terre que l’on a très longtemps considérée comme plate. Pour les Anciens, l’Empereur régnait donc sur la totalité de l’Univers. Pour imaginer le globe terrestre, il a fallu attendre beaucoup plus tard. On a commencé par admettre que la Terre était sphérique, qu’elle n’était pas au centre de l’Univers puis qu’elle tournait sur elle-même et autour du soleil, ce qu’ont prouvé Copernic au XVIe siècle et Galilée au début du XVIIe siècle, avec les difficultés que l’on connaît pour imposer leurs vues… 

Quand Christophe Colomb est parti pour les Indes en direction de l'ouest à partir de l’Espagne, il savait déjà que la terre était ronde. Il était persuadé que par cette direction, il arriverait aux Indes. En réalité, il arrivera aux Antilles, que les Britanniques continuent d’appeler West Indies. 

La création du premier globe terrestre 

Le voyage de Christophe Colomb se situe exactement la même année, 1492, que celle de la création du premier globe terrestre à Nuremberg, en Allemagne. Celui-ci ne comprend ni l’Amérique ni l’Australie. Au fur et à mesure des Grandes Découvertes, ces mappemondes verront surgir de nouvelles terres, de nouveaux continents. Les universités d’Europe Centrale en possèdent  beaucoup. Il suffit d’aller à Prague pour en découvrir d’admirables : le Clementinum des Jésuites en a plusieurs dans la magnifique bibliothèque baroque. De même, toujours à Prague, au couvent de Strahov.  A Venise, le Palais des Doges en contient aussi de superbes. D’ailleurs, au XVIIe siècle, la République des Doges avait offert à Louis XIV deux globes  magnifiques pour le féliciter de la paix retrouvée avec la Hollande grâce aux Traités de Nimègue, en 1678. Ces globes gigantesques, l’un terrestre, l’autre céleste, ont été confectionnés par le moine et cartographe Coronelli. L’un de ces globes montre la position des étoiles la nuit du 5 septembre 1638, date de la naissance du Roi. Ils ont 4 mètres de diamètre et pèsent chacun une tonne. Aujourd’hui, ils sont présentés dans le Hall ouest de la Bibliothèque François Mitterrand.

Napoléon fait fabriquer son globe 

En 1803, le Premier Consul demande à Edme Mentelle, membre de l’Institut National des Sciences et des Arts, de lui confectionner un globe terrestre. Bonaparte a choisi un homme expérimenté : en 1790, Mentelle avait fabriqué pour le Dauphin (fils aîné de Louis XVI) un globe composite. Sur la face externe, c’est la représentation de la Terre et sur la face interne, la voûte céleste. A l’intérieur, une sphère imaginait les profondeurs de la mer. L’Empereur recevra ce globe le 15 mars 1811, et il a fallu huit ans à Mentelle pour le réaliser. Moins grande que le Globe de Coronelli, la mappemonde est haute de 1,37 mètre et large de 1,56 mètre. Elle est constituée de deux demi-sphères en carton doublées de plaques métalliques pour les consolider. Elle a été dessinée à la main par l’ingénieur-géographe Jean-Baptiste Poirson. La table d’horizon est en laiton gravé inséré dans un support plaqué d’acajou. Le piètement est en chêne plaqué lui aussi d’acajou pour l’harmonie de l’ensemble. L’équilibre du Globe a été assuré par Auguste Merklin, mécanicien de la Banque de France, sans doute un spécialiste des coffres ! Sur ce magnifique globe, l’Empereur peut admirer l’étendue de ses conquêtes. Napoléon le fait installer dans la Galerie de Diane du Palais des Tuileries, à quelques pas de son grand cabinet. Ce splendide objet matérialise la connaissance actualisée de la géographie terrestre. Pour tous les souverains, c’est un besoin constant. Déjà sous le règne de Louis XV, l’astronome César-François Cassini, dit Cassini III, directeur de l’Observatoire de Paris, avait entrepris la mesure d’un méridien sur toute la longueur de la France avant de réaliser la carte de France, dite de Cassini, qui devait servir de modèle aux cartes d'État-Major. A partir de ses mesures, on a pu établir les dimensions réelles de la Terre, son rayon, son aplatissement aux pôles et déterminer la largeur de la Méditerranée d’Alexandrette sur la côte de l’Empire Ottoman à Gibraltar. 

Depuis 1602, grâce à l’invention du Sextant, les navigateurs pouvaient calculer la position exacte de leurs navires. La géographie s’appuyait désormais sur des calculs mathématiques. La réalisation d’une mappemonde est une œuvre scientifique. On raconte que dès l’enfance, Bonaparte étudiait les cartes avec un intérêt passionné, découvrant un champ infini d’explorations et de rêveries. Sur un de ses carnets de jeunesse, il avait griffonné ces quatre mots : "Sainte-Hélène, petite île". Pressentiment ? Ou curiosité géographique pour un îlot situé au milieu de l’Atlantique sud, à égale distance de l’Afrique et de l’Amérique du Sud ? 

L'enfance studieuse de Bonaparte 

Son intérêt pour les cartes et la géographie, Bonaparte a pu le cultiver dans des écoles de grande qualité. Il est né en Corse dans une famille pauvre en 1769. Il a un frère ainé Joseph, il y aura encore trois autres frères, Lucien, Louis et Jérôme et trois sœurs, Elisa, Pauline et Caroline. Le père, Charles Bonaparte, se plaint d’être réduit à l’indigence. Mais grâce au Commandant Militaire de l'île, M. de Marbeuf, il va être nommé Député de la Noblesse des Etats de Corse puis Député de l’Assemblée Générale de la Noblesse auprès de Louis XVI. Pour ses enfants, le patriarche rêve de la meilleure éducation possible. Il apprend qu’un décret royal du 16 mai 1776 crée dix écoles pour préparer l’entrée à la grande École Militaire de Paris. Elles accueillent les fils de la noblesse pauvre qui peuvent obtenir une bourse à condition de prouver leur noblesse au-delà de 200 ans. Charles Bonaparte ira en Toscane rechercher ses Lettres de Noblesse qui remontent au-delà de 1529, date de l’installation des Bonaparte en Corse. C’est donc grâce à Louis XVI que Joseph et Napoléon Bonaparte pourront recevoir une aide du Royaume de France pour faire des études sur le continent. Plus tard, leur sœur Elisa bénéficiera d’une aide équivalente : elle entrera, en 1784, à l’Ecole des Demoiselles de Saint-Cyr, créée par Madame de Maintenon. 

Napoléon se retrouve donc élève à l’Ecole Royale Militaire de Brienne, en Champagne. Il y restera jusqu’en 1784 avant d’intégrer la grande École Militaire de Paris. Brienne sera fondatrice. Lui qui s’exprimait en patois, ce qui lui valait des moqueries, apprend un bon français. Ses études le passionnent et il travaille énormément. Il y apprend notamment la géographie et les mathématiques avec le Père Patrault. La lecture des cartes fait partie des études quotidiennes mais ce n’est pas pour lui déplaire. A peine sorti de l’Ecole Militaire de Paris, le tout jeune lieutenant d’artillerie est chargé, en 1793, de convoyer des vivres destinées à l’armée républicaine qui assiège Toulon. Connaissant parfaitement le plan des fortifications de ce port, Bonaparte indique avec précision les endroits où poster les canons. La Flotte anglo-espagnole évacue le port. Toulon tombe. C’est le premier grand succès stratégique de Bonaparte. 

En enfant accompli des Lumières, il considère que la conquête est indissociable de l’exploration. Lors de la campagne d’Egypte de 1799, il embarque avec ses troupes des savants de l’Institut National des Sciences et des Arts chargés de faire des relevés topographiques de l’Egypte et aussi  de se pencher sur les vestiges de la civilisation des pharaons. Bonaparte est, il faut le rappeler, à l’origine de la passion française pour une discipline nouvelle, l'Égyptologie.

Qu’il s’agisse du Premier Consul ou de l’Empereur, une idée dominera sa politique : en histoire, il y a une chose qui ne change pas, c’est la géographie. Bourrienne, son secrétaire, qui était à Brienne avec lui, le confirme dans ses Mémoires :

"Les hommes auxquels l’Empereur donna le plus d’occupations furent sans doute les géographes, il dut leur falloir une grande rapidité de travail pour parvenir à tracer les cartes politiques de l’Europe, avant que Napoléon n’y eût fait de nouveaux changements."

Des conquêtes cartes en mains 

Effectivement Bonaparte puis Napoléon ont largement bousculé les frontières européennes. Mais ses conquêtes, il les fera cartes en mains. Les cartes militaires de l’Empereur ont été dressées par les ingénieurs géographes attachés au Bureau Topographique de l’Armée, création originale du souverain, et qui suivait les armées.

Dès le 2 mars 1796, le général Bonaparte, commandant en chef des armées d'Italie, se plaint de ne pas avoir de cartes commodes et utiles du pays qu’il va conquérir. Il va alors s’attacher les services du capitaine Bacler d’Albe, qu’il avait connu au siège de Toulon. Celui-ci sera attaché à l’Etat-Major général en qualité d’officier-géographe-dessinateur. Bacler d’Albe présente, en 1798, sa grande carte d’Italie au Conseil des Cinq-Cents. S’il ne participe pas à la campagne d’Egypte, Napoléon ne l’oublie pas, et en septembre 1804, après la  proclamation de l’Empire, il le nomme chef du Cabinet Topographique. Jusqu’à 1814, Bacler d’Albe sera jour et nuit au service du monarque. Aux Tuileries, le Cabinet Topographique jouxtait la chambre de l’Empereur qui pouvait avoir besoin de cartes à tout moment. 

En campagne, la tente de Bacler d’Albe était dressée à côté de celle de Napoléon. Il a participé à toutes les grandes batailles. En 1806, à Berlin, le topographe prélève dans le Cabinet du roi de Prusse des manuscrits topographiques du plus haut intérêt. A Varsovie, il arrive à se procurer un grand atlas de la Russie qu’il fait calquer puis reproduire. En 1809, accompagnant l’Empereur en Espagne et en Allemagne, il prépare les cartes nécessaires en même temps. Comme beaucoup de cartes avaient été perdues lors de la retraite de Russie en 1812, Bacler d’Albe avait dû refaire et reconstituer toute la collection des cartes, celle d’Espagne, du nord de l’Allemagne et de la Russie. Il était un atout essentiel pour Napoléon.

Mais il n’y avait pas que les guerres : Napoléon a aussi envoyé des missions topographiques en Perse, puis en Algérie. Elles sont dirigées par le chef de bataillon Boutin, le même Boutin sera envoyé en mission en haute Egypte en 1811. Il finira assassiné en Syrie, en 1815. Napoléon a remodelé l’Europe. Il en a changé la carte. Aurait-il pu le faire sans son Cabinet Topographique ?

Devant son magnifique Globe terrestre installé aux Tuileries, il lui arrive de rêver qu’il va jusqu’en Inde, comme un nouvel Alexandre le Grand.

Les ambitions indiennes de l'Empereur 

"J’ai longtemps rêvé une expédition sur l’Inde. J’envoyais 16.000 soldats sur des vaisseaux de ligne. Chaque vaisseau eût porté 74 canons, 500 hommes d’équipage et 500 hommes de débarquement. Ils avaient de l’eau pour quatre mois. On l’eût renouvelée à l’Ile de France ou dans tout autre endroit habité, du désert de l’Afrique, du Brésil ou de la mer des Indes. On eût fait au besoin la conquête de cette eau partout où on eût voulu jeter l’ancre. Arrivé sur les lieux, le débarquement opéré, l’escadre fut revenue, chaque vaisseau armé au complet."

Le rêve aurait pu se concrétiser. Entre avril et juin 1807, Napoléon séjourne au château de Finkenstein, au nord de l’actuelle Pologne avec sa maîtresse la comtesse Marie Walewska. Il y reçoit l’ambassadeur de Perse et conclut une alliance avec le Shah le 4 mai 1807. Le traité de Finkenstein garantit à la Perse l’intégrité de son territoire et lui attribue la Géorgie, alors occupée par la Russie. La France promet de fournir des fusils et des officiers et de contraindre le Tsar à renoncer à la Géorgie. Le traité, comme la conquête de l’Inde, restera un mirage. La réconciliation avec le tsar Alexandre 1er à Tilsitt en juillet 1807 mettra fin à ce rêve.

Outre ses ambitions indiennes, Napoléon a aussi nourri des fantasmes africains. Il aurait aimé, lorsqu’il était en Egypte, pousser l’exploration plus au sud. Toutes ces conquêtes potentielles, il pouvait y songer en faisant tourner son magnifique globe terrestre dans la Galerie de Diane aux Tuileries.

Après l’abdication de l’Empereur, lors de la Restauration, le Globe y est d’ailleurs resté. Plus tard, en 1861, à la demande de Napoléon III, il a été déplacé des Tuileries au château de Fontainebleau où il se trouve toujours, dans la galerie de Diane. Il est désormais l’un des trésors du Musée Napoléon 1er de Fontainebleau. Sans ce déménagement, il aurait brûlé le 24 mai 1871 dans l’incendie des Tuileries allumé par la Commune.

Napoléon n’avait pu emporter son magnifique globe à Sainte-Hélène. Mais à Longwood, il y avait quand même une mappemonde, qu’il se plaisait à faire tourner. Las Cases le raconte dans le Mémorial de Sainte-Hélène :

"Il parcourait la distribution irrégulière des terres et des mers : il s’arrêtait sur le grand plateau qui de l’Asie, passait à l’étendue de la Mer Pacifique, au resserrement de l’Atlantique, il me posait des questions sur les vents variables, les vents alizés, les moussons de l’Inde… et trouvait sur la carte, aux lieux mêmes, des solutions physiques et spéculatives que la Science donne en ce moment sur ces objets."

A Sainte-Hélène, l’Empereur avait le temps de rêver. Un moment sans doute heureux dans son douloureux exil.

 

 

Ressources bibliographiques :

Florence Vidal, Elisa Bonaparte, sœur de Napoléon, Pygmalion, 2004

Jean Tulard, de l’Institut (Direction), Dictionnaire Napoléon, Fayard, 1987

 

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Laurent Sirguy
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

Cet épisode a été réalisé en partenariat avec le château de Fontainebleau. Vous pourrez y découvrir l'exposition "Un palais pour l'Empereur, Napoléon Ier à Fontainebleau" à partir du 15 septembre.