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SAISON 2020 - 2021

Pour célébrer le sacre de Napoléon, la ville de Paris commande un somptueux cadeau : un service de table en vermeil doté d'une splendide nef. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", en partenariat avec le château de Fontainebleau où se tiendra l'exposition "Un palais pour l'Empereur, Napoléon Ier à Fontainebleau" à partir du 15 septembre, Jean des Cars revient sur l’histoire de la nef impériale. 

En 1804, la ville de Paris commande à l’orfèvre Henri Auguste un luxueux présent pour le sacre de Napoléon. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars raconte la conception de la nef impériale et présente les symboles que renferme ce précieux objet.

Dans l’Ancien Régime, il était d’usage que le souverain soit reçu avec un grand faste à l’Hôtel de Ville de Paris  lors des événements importants et heureux de son règne : couronnement, mariage, baptême des enfants. Paris n’avait eu jusqu’alors, que deux maires dans son histoire. Le premier, Etienne Marcel, riche drapier, était le Prévôt des Marchands, chef du Tiers-Etat aux Etats Généraux de 1555 et 1556. Comme le Dauphin, futur Charles V, dont le père Jean Le Bon est prisonnier des Anglais après la bataille de Poitiers, refuse qu’il exerce le pouvoir exécutif, il va se contenter de gérer la Ville de Paris comme un véritable maire. Il réunit son Assemblée municipale dans la Maison aux Piliers, place de Grève. Mais Étienne Marcel prend trop de pouvoirs. Il est assassiné en 1356. Après l’assassinat du maire, plus personne ne prendra ce titre jusqu’à la Révolution. La Maison de la place de Grève est en très mauvais état. La Municipalité de Paris va prendre place dans un nouvel Hôtel de Ville, construit en 1553 à l’emplacement de notre actuel Hôtel de Ville, en bords de Seine. La construction est confiée au célèbre architecte Toscan Dominique de Cortone, dit le Boccador. C’est un palais magnifique. 

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Paris a connu un deuxième maire sous la Révolution, Bailly. Astronome réputé, membre de l’Académie des Sciences et de l’Académie française, il est élu Président de l’Assemblée le 3 juin 1789. Il préside la fameuse séance du Jeu de Paume avant d’être nommé maire de Paris. Après la fuite du Roi à Varennes, il fait tirer sur la foule qui s’était rassemblée au Champ-de-Mars pour exiger la déchéance de Louis XVI. Il y a des morts. Bailly doit démissionner. Après avoir témoigné en faveur de Marie-Antoinette lors de son procès, il sera, comme elle, guillotiné.

Nicolas Frochot un Préfet de la Seine qui divise... 

Ces deux seuls maires de Paris ont donc bien mal fini ! On sait que le Corps Préfectoral a été créé en 1800 par Bonaparte, alors Premier Consul. Le premier préfet du département de la Seine sera Frochot. Élu aux Etats-Généraux de 1789, il a été proche de Mirabeau puis il a été administrateur de son département d’origine, la Côte d’Or. Au coup d’Etat du 18 Brumaire, il se rallie à Bonaparte. Talleyrand, qui l’a connu dans l’entourage de Mirabeau, le propose pour le Corps Législatif mais il est rapidement nommé Préfet de la Seine le 22 mars 1800. 

L’homme s’installe à l’Hôtel de Ville. C’est alors toujours celui construit au XVIe siècle par le Boccador. Il est à la tête du plus important des Départements. Est-il l’homme de la situation ?   Les avis sont partagés. Stendhal lui est peu favorable, le décrivant comme un "grand et gros homme nourri de bière", un comble pour un Bourguignon ! Sainte-Beuve lui reconnaît "un esprit droit et sensé mais sans trait ni brillant". De fait, il va se laisser dépouiller d’une partie de ses attributions par le Préfet de Police Dubois, son rival. Hanté par la crainte d’une émeute, Frochot va freiner l’industrialisation de Paris. Il craint une trop grande agglomération d’ouvriers qu’il faut nourrir et dont on doit assurer le travail sous peine de sédition. 

Néanmoins, Frochot a la confiance de Napoléon et c’est lui qui va être chargé d’organiser la réception pour l’Empereur et de l’Impératrice à l’Hôtel de Ville, le 16 décembre. Il a été prévenu trois mois à l’avance mais c’est peu de temps pour un tel événement. Il convoque aussitôt dans son bureau Jacques Molinos, l’architecte et inspecteur général des Travaux Publics du Département de la Seine et de la Ville de Paris. Le préfet, comme l’architecte, s’interrogent sur l’ampleur qu’il faut donner à la réception. Evidemment, après le sacre il ne peut s’agir que d’une réception extraordinaire, dans l’esprit de l’Ancien Régime. Le 27 août, Frochot reçoit le grand-maître des cérémonies, Louis-Philippe de Ségur, en charge de l’organisation du cérémonial du nouveau régime. Fin connaisseur des usages monarchiques, cet aristocrate évoque les contours de l’apparat qui doit accompagner le régime impérial. 

Le lendemain, c’est le beau-frère de Napoléon, Joachim Murat (il a épousé sa sœur Caroline), qui rend visite au Préfet de la Seine. Frochot a déjà bien compris qu’il s’agit de beaucoup plus qu’une simple réception. Les festivités de l’Hôtel de Ville vont clore les deux semaines de célébrations qui suivent le sacre à Notre-Dame. On va commencer des travaux à l’Hôtel-de-Ville. On le rehausse d’une grande salle surmontée d’une charpente et dans la cour, on construit une salle de bal suffisamment grande pour accueillir trois cents couples de danseurs. Bien sûr, il faut décorer et illuminer l’ensemble. On acquiert un nombre considérable de lanternes et de lampes mais aussi un lustre de soixante lumières. On louera trente-huit autres lustres, plus petits.

Frochot organise une fastueuse réception pour l'Empereur à l'Hôtel de Ville 

Comme la fête se déroulera le 16 décembre, il risque de faire froid. On se procure des poêles en faïence décorés de mosaïques pour réchauffer les diverses salles de réception. L’Hôtel de Ville devient une fourmilière : 213 ouvriers y travaillent sept jours sur sept. Le coût des travaux atteint la somme astronomique de 600.000 Francs. Chaque lundi, à 7 heures du matin, Frochot convoque Molinos pour faire le point des travaux et lui donner ses ordres.

Mais il n'y a pas que l’Hôtel de Ville. Tout Paris doit être en fête. Il faut associer le peuple aux festivités impériales. Sur les places les plus importantes des douze arrondissements, on installe des estrades pour les dix-huit orchestres prévus. Comme sous l’Ancien Régime, on prévoit de distribuer au peuple parisien des paniers de cervelas et de pain et des bouteilles de vin. Mais il n’y a pas de grande fête sans feu d’artifice. Molinos fait appel aux services de Ruggieri, artificier officiel de l’Empire. Le spectacle pyrotechnique qu’il propose le soir du 16 décembre sur les bords de la Seine est jugé un peu insuffisant. On décide donc de rajouter la reconstitution d’une montagne alpine pour évoquer le passage du Grand Saint-Bernard par le général Bonaparte. On y place une statue équestre mécanique du conquérant pour reconstituer le célèbre tableau de David. Tout cela dans un déluge de gerbes et de feux de Bengale. L’ensemble sera surmonté d’une couronne vingt fois plus grande que nature, portée par un ballon s’élevant dans les airs. Une géniale et coûteuse idée de l’aérostier André Jacques Garnerin, une célébrité : il avait construit et expérimenté sa première montgolfière le 3 août 1790. Commissaire aux Armées, fait prisonnier, il  avait tenté de s’évader de la forteresse de Magdebourg au moyen d’un parachute rudimentaire. Il avait effectué sa première descente en parachute le 22 octobre 1797 à Paris, dans ce qui deviendra, plus tard, le Parc Monceau. Il avait abandonné son ballon à gaz à une hauteur de 1.000 mètres. Un pionnier !

Un cadeau d'exception 

Le spectacle de la réception doit être à la hauteur de l’événement : douze ans après la chute des Bourbons, les Français ont un nouveau monarque, l’empereur Napoléon 1er. Mais un autre rituel va accompagner la fête : la remise d’un cadeau somptueux de la Ville de Paris à l’Empereur : un service de table en vermeil de 746 pièces destiné à la table impériale, au Palais des Tuileries. La commande est passée à l’orfèvre Henri Auguste le 26 septembre 1804. Il a trois mois pour l’exécuter.

Frochot crée une Commission comprenant entre autres l’architecte Molinos et le peintre Prud’hon, pour suivre ce qu’on va appeler désormais "le Grand Vermeil". Le prix en est suffisamment  exorbitant (377. 557 Francs) pour qu’on surveille de près la réalisation de ce chef d'œuvre d’orfèvrerie. Comme les délais sont très courts, Henri Auguste reproduit pour l’essentiel des modèles d’ateliers déjà existants. Lui-même se consacre totalement à la pièce maîtresse de l’ensemble, une nef. Un objet hautement symbolique puisque le roi Louis XIV en avait déjà possédé une. La  nef impériale est aujourd’hui conservée au Musée Napoléon 1er du château de Fontainebleau. Elle en est l’un des trésors. Elle représente évidemment un bateau en vermeil, un alliage d’argent recouvert d’or. Deux figures féminines aquatiques  incarnent la Seine et la Marne, les deux principaux cours d’eau qui irriguent le bassin parisien. Elles supportent le navire. A la proue de l’embarcation, une déesse antique de la Victoire aux ailes majestueuses pose son pied droit sur la tête d’un loup. Dans sa main, elle brandit une couronne de lauriers. A la poupe, deux autres allégories féminines sont assises côte à côte. Elles représentent les qualités indispensables au nouvel Empereur : la Justice qui tient une balance et la Prudence nécessaire au bon gouvernement des princes.

La nef : reine du Grand Vermeil 

La pièce maîtresse du Grand Vermeil, la nef, est bien sûr une référence au vaisseau qui représente la Ville de Paris depuis le Moyen Âge. Elle n’ajoutera la célèbre devise "Fluctuat nec Mergitur" ("elle tangue mais ne sombre pas") en 1853, au début du Second Empire. Et cette nef n’est pas qu’un bel objet. Elle est destinée à recevoir les serviettes du monarque. C’est un symbole royal essentiel dans l’Ancien Régime. Les Rois l’utilisaient lorsqu’ils prenaient leurs repas en public. C’était le cas de Louis XIV à Versailles. La nef était toujours présente au "grand couvert" par exemple. Elle était constamment gardée et honorée par le salut des hommes et la révérence des dames. Un mémoire des gentilshommes au service du roi, rédigé en 1716, rappelle qu’en 1674, dans toutes les villes de Flandre qu’il venait de conquérir, Louis XIV avait instauré le "grand couvert", c’est à dire qu’il s’offrait en spectacle lors de ses dîners et soupers. Sa nef ornait la table, affirmant ainsi qu’il était le souverain du lieu.

Dès le 13 décembre 1804, les préparatifs des festivités de l’Hôtel de Ville sont terminées. Trois jours plus tard, le 16, Napoléon et Joséphine sont  reçus à l’Hôtel de Ville par le Préfet Frochot et les fonctionnaires de la Préfecture ainsi que les principaux notables de Paris dans l’immense Salle des Victoires. Celle-ci a été recouverte de tentures cramoisies rehaussées d’or et parsemées d’abeilles impériales. Un faste calculé et voulu. L’Empereur est en train d’imposer un protocole fortement inspiré par l’Ancien Régime. La culotte à la française a remplacé les bottes. La Révolution est désormais bien loin.

Le cadeau de la Ville de Paris, "le Grand Vermeil", est présenté  au couple impérial avant le banquet et, apparemment, il comble ses vœux. Le grand vermeil et sa nef vont désormais s’intégrer dans le nouveau rituel des Tuileries. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases explique les hésitations de Napoléon à rétablir ce rituel de l’Ancien Régime :

"L’Empereur avait pourtant balancé quelque temps à rétablir le grand couvert de nos Rois, c'est-à-dire le diner en public… Les uns lui présentaient ce spectacle de famille comme fort moral pour le public et produisant un très bon effet sur son esprit, moyen pour chaque individu de voir son souverain. D’autres objectaient qu’il y avait dans cette cérémonie quelque chose d’idole et d’automate, que c’était une cérémonie de rois fainéants."

Un cadeau extrêmement couteux 

En choisissant ce magnifique cadeau de la Ville de Paris, le  Préfet de la Seine a peut-être fait basculer Napoléon dans le choix de fastes d’un autre temps. Le grand vermeil sera présent dans toutes les fêtes à venir. Six ans après son sacre, lors de son mariage avec l’archiduchesse Marie-Louise, c’est le grand vermeil et la nef qui ornent la table du banquet suivant la cérémonie aux Tuileries, le soir du 2 avril 1808. Le peintre Alexandre Dufay, dit Casanova, a peint ce dîner d’apparat ouvert au public comme un spectacle. Cette grande toile est aujourd’hui exposée au château de Fontainebleau, au-dessus des précieux objets impériaux.

La Ville de Paris mettra du temps à se remettre financièrement de ses dernières festivités après le sacre. Dans ses mémoires, Madame de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine, le raconte avec une pointe de perfidie :

"Le 16, on célébra une magnifique fête qui endetta la Ville de Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d’artifice, bal, service de vermeil et toilette de vermeil aussi, offerts à l’Empereur et à l’Impératrice, harangues, légendes flatteuses, à outrance inscrites partout. On a beaucoup parlé des éloges  prodigués à Louis XIV sous son règne... Je suis sûre qu’en les réunissant tous, ils ne feraient pas la dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte."

Malgré l’importante commande de ce service d’apparat qui portait sa signature au revers, payée rubis sur l’ongle par le Préfet de la Seine, l’orfèvre Henri Auguste fait faillite en 1806, deux ans après le sacre. En 1809, à Dieppe, il est arrêté avec quatre-vingt-quatorze caisses contenant de l’argent, des instruments scientifiques et des meubles. Le 28 juin 1810, l’orfèvre est déchu de sa nationalité et condamné aux fers par contumace. Réfugié en Angleterre, il ne reverra jamais Paris. Il s’éteint ruiné à Port-au-Prince dans la colonie française de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, le 4 septembre 1816. Le grand vermeil et sa nef restent le chef d'œuvre de sa carrière d’orfèvre.

 

 

Ressources bibliographiques :

Thierry Lentz, Napoléon, l’album, Perrin, 2015

Thierry Lentz, Napoléon, Dictionnaire historique, Perrin, 2020

Pierre Branda, Joséphine, le paradoxe du cygne, Perrin, 2017

Jean Tulard, de l’Institut (direction), Dictionnaire Napoléon, Fayard, 1987

 

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Laurent Sirguy
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais

Cet épisode a été réalisé en partenariat avec le château de Fontainebleau. Vous pourrez y découvrir l'exposition "Un palais pour l'Empereur, Napoléon Ier à Fontainebleau" à partir du 15 septembre.