Marie-Antoinette : les mystères du hameau de la reine (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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La construction du hameau de la reine débute à l’été 1783. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars vous révèle les dessous d’un chantier complexe et les secrets de ce village factice, symbole d’une volonté de retour à la nature inspirée notamment par les écrits de Rousseau.

Le domaine de Trianon et son hameau ont été le théâtre des dernières années de Marie-Antoinette à Versailles. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte les dessous du dernier projet de la reine, à l'aube de la Révolution.

Quelques petites maisons de village disposées autour d’un lac, cela semble facile à réaliser. Il n’en est rien ! Le lac doit être créé de toutes pièces et en réalité, il faudra inventer un  autre jardin, qui exigera des travaux considérables, de 1783 à l’été 1785. On va l’appeler "le nouveau jardin". Celui-ci, dans le prolongement du précédent, ne sera pas entouré de murs car les nécessités de perspectives, qui ne doivent rencontrer aucun obstacle, interdisent de clôturer le jardin. On doit pouvoir apercevoir au loin le vieux clocher du village de Saint-Antoine du Buisson car il n’y aura pas d’église au hameau. 

Ce n’est pas nécessaire : il y en a une au Petit Trianon et ni la reine ni aucun membre de la famille royale ni aucun de leurs invités ne dormiront jamais au Hameau. On viendra simplement s’y délasser pour la journée, éventuellement participer à un bal mais la souveraine rentrera toujours dormir au Petit Trianon. Comme le nouveau jardin n’a pas de murs mais qu’il faut quand même assurer sa protection, il sera entouré d’un large fossé, curieusement appelé le "Ah ! Ah !", expression employée par le prince de Ligne, ami de Marie-Antoinette, et lui-même  grand amateur de jardins. C’est une interjection anglaise, désignant une tranchée qu’on ne peut pas voir de loin et qui, lorsqu’on la découvre, provoque la surprise et l’on s’écrie : "Ah ! Ah !"...

Les travaux commencent par le creusement du lac, avec un double problème : il faut évacuer la terre puisque contrairement au jardin anglais, elle ne sera pas réutilisée pour en faire une colline. Il faut aussi s’approvisionner en eau, le Bassin du Trèfle n’étant pas suffisant. On fait appel à la fameuse Machine de Marly et on fait créer de nouvelles canalisations. La disposition des bâtiments autour du lac est elle-même très élaborée. Le cœur du Hameau, qu’on appelle le Domaine de la Reine, comporte trois bâtiments : la Maison de la Reine, un boudoir et un réchauffoir, un bâtiment qui est, en fait, une immense cuisine parfaitement aménagée, ainsi qu’un potager. Ce domaine est isolé du reste du village. D’un côté, par la rivière qui sort du lac et de l’autre par un petit ruisseau. C’est évidemment symbolique : il faudra quand même construire deux ponts pour y accéder. Le reste des bâtiments est disposé de part et d’autre. D’un côté, le moulin, de l’autre la tour et sa pêcherie, les deux laiteries, celle dite de préparation et celle dite de propreté, la grange, la maison du garde, la volière, le poulailler et le colombier. 

Des intérieurs magnifiques

Si toutes les maisons se ressemblent à l’extérieur avec leurs toits de chaume savamment délabrés, leurs intérieurs sont très différents, selon qu’elles sont destinées aux paysans qui travaillent et vivent au village ou à la reine et à ses invités. Pour ces bâtiments-là, les intérieurs sont magnifiques. C’est vrai pour la Maison de la Reine, la seule disposant d’un étage : elle consiste en deux bâtiments reliés par une pergola, disposant au rez-de-chaussée d’une magnifique salle à manger dallée de pierres et d’une grande salle de billard. A l’étage, auquel on accède par un escalier en colimaçon, on trouve une salle de jeu de style chinois et surtout un splendide salon doté de six fenêtres, trois donnant sur le lac et trois sur le jardin.

Les vitres en verre de Bohême, les tentures murales et le superbe mobilier donnent plutôt l’impression d’être dans un bel hôtel parisien que dans une maison de campagne. Il y a aussi une petite chambre pour Marie-Antoinette et trois petits cabinets dont l’un abrite une bibliothèque. Le boudoir, à deux pas de la Maison de la Reine, est la plus petite maison du hameau. Il n’est composé que d’une pièce. Mais quel raffinement ! Des boiseries, un très beau parquet, une cheminée de marbre blanc surmontée d’un grand miroir permettent à la propriétaire de s’isoler en compagnie d’une personne de son choix. On dit que ce sera très souvent le cas de Fersen, son ami de cœur… 

Le premier édifice construit au bord du lac est la Tour de Marlborough. Elle est posée sur un rocher artificiel. Son nom, insolite, est lié à une célèbre chanson, très à la mode. Elle conte les malheurs du général anglais Marlborough, au temps de Louis XIV. Si Marie-Antoinette a choisi ce nom, c’est parce que la nourrice du petit dauphin, surnommée "Madame Poitrine" la chantait souvent pour bercer le royal enfant. En l’entendant, Louis XVI et la reine voulurent l’apprendre et la chanter. "Marlborough s’en va t'en guerre"  sera apprise et chantée par des générations d’enfants. 

Un escalier circulaire conduit au sommet de la tour où un balcon permet une vue d’ensemble sur tout le domaine. Louis XVI aime beaucoup cet endroit. Il y conduit volontiers le petit dauphin pour lui montrer, au loin, les toits du grand château de Versailles. Est-ce l’évocation d’un phare ou simplement une vigie ? Peu importe, c’est  une jolie construction en avancée sur le lac. Son rez-de-chaussée se prolonge par une pêcherie destinée à abriter les barques qui permettent de naviguer. Il y a aussi des filets de pêche car très vite, le lac recevra de nombreux poissons.

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Un couloir relie la pêcherie à une maison appelée "laiterie de propreté". Son intérieur est encore une pièce de château, cette fois décoré uniquement de marbre blanc comme une ode à ce qu’on va venir y déguster. La reine raffole de laitages. Un de ses mets préférés est le fromage à la glace. Elle aime aussi les fraises à la crème. Sur les consoles et la table de marbre blanc, une porcelaine spécialement fabriquée par la Manufacture de Sèvres recueille toutes ces préparations à base de lait, destinées aux amis de Marie-Antoinette. Mais il y a, bien entendu, une autre laiterie, située à deux pas dans une autre maison, celle dite de préparation. On y confectionne les fromages, les crèmes, les glaces et le beurre destinés à la table du Petit Trianon. Jamais les invités n’y viennent, pas plus qu’ils ne s’aventureraient dans une cuisine… La vaste grange accueille aussi les invités quand elle est transformée en salle de bal. Le décor intérieur est achevé peu de temps avant la Révolution, elle servira donc très peu.

Toutes les autres maisons, dites de services, sont habitées par des gens qui travaillent au Hameau, notamment le garde, personnage important : il assure la surveillance des lieux par des patrouilles régulières dans les douves. Mais il n’y a pas que les maisons. Le Hameau se doit d’être aussi le royaume des fleurs et des fruits. On y plante des fraisiers, des framboisiers, des groseilliers, des cerisiers et des abricotiers. Les fleurs sont placées dans des pots de faïence blanche, marqués au chiffre bleu de la reine. L’architecte Richard Mique les a commandés en Lorraine. Il y en a 1232 ! Ils garnissent toutes les maisons, toutes les marches d’escaliers et toutes les fenêtres du Hameau, créant une harmonieuse féérie florale à travers tout le village. Toutes ces maisons destinées à la reine et à ses invités côtoyant celles destinées au personnel font de cet ensemble ce que Jérémie Benoît, conservateur du Domaine de Trianon, appelle "un château éclaté". Cette jolie formule montre bien que si l’on s’amuse dans un village campagnard, il n’est pas question de renoncer au luxe et au raffinement auquel on est habitué…

Une vraie ferme dans le Hameau

Aucun village campagnard ne saurait se priver d’animaux. Pour le Hameau, il faut donc une véritable ferme, avec un vrai fermier s’occupant des vaches dont le lait fournira la laiterie, des chèvres, un bouc, des volailles en tous genres. Richard Mique va donc construire une superbe ferme, bien à l’écart du centre du Hameau afin de ne pas gêner les élégants visiteurs de Trianon par des effluves animales trop agressives. 

Le fermier arrive avec sa famille en 1785. Précédemment, il dirigeait la laiterie du duc de Choiseul. Il s’appelle Valy Bussard, il est Suisse, originaire de la vallée de Gruyère et les vaches qui brouteront aux alentours du Hameau viendront de la région de Fribourg. Les chèvres et le bouc à quatre cornes viendront aussi de Suisse. Le bouc n’est pas seulement destiné à la reproduction. Il doit aussi pouvoir être attelé au charmant landau du dauphin pour le promener dans les allées du parc. L’animal doit donc aussi être docile ! Quant aux moutons, il y en aura. On a raconté beaucoup de bêtises à ce sujet : on a dit que la Reine ornait leurs cous de rubans de soie et les aurait tondus avec des ciseaux d’or ! Tout cela est un pur fantasme ! Marie-Antoinette n’a jamais tondu le moindre mouton. Néanmoins, puisqu’il n’y a pas de bergerie à la ferme, les moutons viennent de la bergerie du Grand Trianon. 

Il faut bien préciser que Marie-Antoinette n’a jamais joué à la fermière. Elle voulait seulement que ses enfants appréhendent la vie rurale. En réalité, au Hameau se côtoient deux mondes : celui du personnel qui fait fonctionner le domaine et celui de la reine et de ses hôtes qui se livrent à des plaisirs bucoliques, des jeux de jardins, comme le croquet, la pêche, la navigation sur le lac ou encore la dégustation de laitages. Ils profitent de tous les agréments de la vie à la campagne en plein cœur de Versailles. 

La reine prend possession du Hameau

Le 27 mars 1785, la reine accouche de son troisième enfant, Louis-Charles, que le roi titre duc de Normandie. Ce deuxième fils est un grand bonheur pour le couple royal. On sait qu’après la mort de son frère aîné, ce petit garçon deviendra le dauphin avant d’être l’infortuné Louis XVII… 

Mais pour l’instant, tout va bien ou à peu près… Lorsqu’elle se rend à Paris le 24 mai, pour ses relevailles, Marie-Antoinette est affreusement déçue par l’accueil glacial que lui réservent les Parisiens. On est très loin de la joie procurée par la naissance de Marie-Thérèse et du triomphe que lui avait fait Paris après la naissance de son premier fils. Fersen écrit au roi de Suède : "La Reine a été reçue très froidement. Il n’y a pas eu une seule exclamation mais un silence parfait." Lorsqu’elle regagne Versailles, elle s’effondre en larmes dans les bras de Louis XVI en demandant, à travers ses sanglots : "Que leur ai-je fait ?"

C’est la première fois que Marie-Antoinette prend conscience de sa terrible impopularité. Néanmoins, sa vie reprend son son cours. Elle s’installe à Trianon pour l’été avec ses enfants et le 2 août 1785, elle écrit à son ami le comte Esterhazy : "A la fin de la semaine, nous pourrons habiter le Hameau." Elle a repris ses activités théâtrales et dans son petit théâtre de Trianon et est en train de répéter "Le Barbier de Séville". Elle y joue le rôle de Rosine. Le comte d’Artois, son beau-frère, est Figaro et Vaudreuil joue Almaviva. C’est dans cette atmosphère joyeuse qu’éclate un coup de tonnerre. Madame Campan, première femme de chambre de la reine, vient lui remettre une lettre des joaillers Böhmer et Bassange qui la stupéfie. C’est le début de l’Affaire du Collier. 

Victime d'une machination

Ce que Marie-Antoinette vient d’apprendre est une histoire rocambolesque. Les deux joailliers avaient réalisé, plusieurs années auparavant, un collier qu’ils considéraient comme leur chef-d'œuvre, orné de 540 diamants et d’une valeur d’un million 600 000 livres. Ils l’avaient déjà proposé, vainement, à Louis XV pour Mme du Barry puis à Louis XVI pour la reine. Celle-ci l’avait refusé en disant :"Nous avons plus besoin de vaisseaux que d’un collier." Toujours sans acquéreur pour leur collier, les joailliers proposent 1 000 louis à qui leur permettra de le vendre. C’est urgent car ils sont au bord de la faillite. Une aventurière, Mme de La Motte, conseillée par le mage Cagliostro, saute sur l’occasion. Sachant que le cardinal de Rohan est en disgrâce à la Cour et qu’il est prêt à tout pour regagner la confiance de la reine, Mme de la Motte lui fait croire que celle-ci a très envie  du bijou. 

Elle lui montre de fausses lettres de Marie-Antoinette pour le conforter dans cette idée. On lui ménage même une entrevue nocturne dans le parc de Versailles avec une fausse Marie-Antoinette qui offre une rose au cardinal en lui disant : "Vous pouvez espérer que le passé sera oublié". Il suffit qu’il achète le collier au nom de la reine. Le cardinal obtempère. Il acquiert le collier à crédit et le remet à un soi-disant officier de la souveraine, qui n’est autre que l’amant de Mme de La Mothe. Celle-ci récupère le collier et le dessertit pour vendre les diamants à Londres. 

Le temps passe, le cardinal ne voit toujours pas de modification dans l’attitude de Marie-Antoinette à son égard. Il refuse de continuer la suite de ses paiements aux joailliers. Ceux-ci, persuadés que le collier est entre les mains de la reine, lui adressent une requête. C’est cette requête que Mme Campan transmet pendant les répétitions au petit théâtre de Trianon. Marie-Antoinette est atterrée ! Elle comprend qu’elle est victime d’une machination mais elle ignore encore les détails des manigances de Mme de la Mothe. Elle est convaincue que le cardinal de Rohan a essayé de la compromettre. Elle fait réaliser un mémoire par les joailliers et informe aussitôt le roi de l’affaire. 

Mais Louis XVI et Marie-Antoinette vont commettre une faute irréparable. Au lieu de faire une enquête minutieuse sur cette escroquerie, ils décident de faire arrêter de façon spectaculaire le cardinal de Rohan, dans le galerie des Glaces, le 15 août 1785. Il est emprisonné en attendant d’être jugé par le Parlement. La reine est persuadée que l’affaire est réglée. Elle va, comme prévu, s’adonner à des plaisirs plus simples et savourer les charmes de son Hameau, enfin terminé. La société qui l’accompagne alors est de plus en plus restreinte : sa favorite, Mme de Polignac, nommée Gouvernante des Enfants de France, qui veille sur les trois petits princes, Vaudreuil, Esterhazy et surtout Madame Elisabeth, la plus jeune soeur du roi pour qui elle s’est prise d’une véritable affection. Louis XVI aussi apprécie beaucoup le Hameau. Il vient souvent y déjeuner, invité par sa femme. Il joue aux boules, au croquet et bientôt au jeu de paume, pour tenter de juguler sa tendance à l’embonpoint.

Le Hameau, théâtre des malheurs de la reine

Le Hameau est un lieu de résidence estivale. Au printemps suivant, le séjour de la reine à Trianon est gâché par le jugement du Parlement dans l’affaire du collier : le cardinal de Rohan est acquitté par 26 voix contre 22. Le soir même, il est acclamé à Paris. Furieux, Louis XVI et Marie-Antoinette l’exilent à l’abbaye de La Chaise-Dieu, en Auvergne, ce qui fait de lui un martyr. Stefan Zweig résumera remarquablement l’affaire du collier :"La reine était innocente et, pour rendre publique son innocence, elle en appela au Parlement. Le résultat fut qu’on la crut coupable."

A cette humiliation, s’ajoute que la reine est, à ce moment-là, au septième mois d’une grossesse non désirée qui l’épuise. Le 9 juillet 1786, elle accouche d’une petite Sophie, qui n’est guère vaillante. Son été à Trianon et au Hameau est attristé par la mauvaise santé de son nourrisson et par d’horribles libelles qu’elle découvre jusque sous son oreiller dans sa chambre, au Petit Trianon. Effondrée, elle répète à Madame Campan : "Ah ! Je voudrais mourir ! Ah !Les monstres ! Que leur ai-je fait ?"

L‘été suivant, 1787, commence par la mort de sa petite fille le 19 juin, à l’âge de 11 mois. La Cour est en deuil. Ni bal ni fête à Trianon ni au Hameau. La reine y profite simplement de sa famille. Aux soucis politiques qui font qu’à l’été 1788, Louis XVI décide de convoquer les Etats Généraux pour mai 1789 s’ajoutent les grandes angoisses du couple royal à propos de la santé de leur fils aîné qui s’étiole d’une tuberculose osseuse. 

Il meurt le 4 juin 1789, à l’âge de 8 ans, un mois après l’ouverture des Etats Généraux. Le dernier été de Marie-Antoinette à Trianon et au Hameau sera triste. La Révolution est en route. La reine est dans les jardins de Trianon lorsque Madame Campan vient la chercher le 5 octobre 1789 pour lui dire que des hordes de Parisiens et de Parisiennes marchent sur Versailles. Ces violentes journées vont contraindre le couple royal et leur famille à quitter Versailles pour Paris. Marie-Antoinette ne sait pas alors qu’elle ne reverra jamais ni le château, ni le Petit Trianon, ni le Hameau qu’elle avait tant aimés.

"Au cœur de l’Histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Diffusion et édition : Salomé Journo 
Réalisation : Jean-François Bussière
Graphisme : Karelle Villais

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