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SAISON 2020 - 2021

Le duc de Berry vient de mourir, les espoirs d’un héritier pour la couronne de France reposent sur la grossesse de son épouse, Caroline…. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars vous raconte la trajectoire de la duchesse de Berry après la disparition de son mari, une épopée digne d’un vaudeville ​!  

Les époux de Berry ont déjà eu une fille, à la mort du Duc, toute la cour scrute la deuxième grossesse de la duchesse Caroline. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars retrace l’épopée de cette femme moderne et courageuse.

Au mois de septembre, tout a été soigneusement prévu pour l’accouchement de la duchesse de Berry. Le médecin qui doit l’assister, le docteur Deneux, est installé dans un appartement proche de celui de Caroline, et plusieurs nourrices ont été requises. Sa première femme de chambre dort dans sa chambre. Dans la nuit du 28 au 29 septembre, à deux heures du matin, elle se réveille en criant :  "Vite Vite ! J’accouche !"

La femme de chambre a à peine le temps d’allumer un flambeau que l’enfant est là ! Caroline a accouché dans le noir et fait cette étonnante déclaration : "J’ai tâté ! C’est un garçon !"

Il faut absolument que des témoins se manifestent avant que l’on ne coupe le cordon ! Le docteur Deneux, arrivé dans une tenue approximative, se contente de constater que le nouveau-né respire normalement. Caroline insiste. Elle lui intime l’ordre de ne pas couper le cordon : "Je veux qu’on voie mon fils tenant à moi !"

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Elle remonte sa chemise pour que tout le monde puisse voir le cordon qui relie encore la mère à l’enfant ! Aucune possibilité de substitution. Bientôt, le salon est rempli de témoins appelés par les dames d’honneur. A chaque fois, la duchesse relève sa chemise de nuit ! Elle exige qu’on aille chercher bien vite le duc d’Albufera. Le maréchal apparaît enfin en grand uniforme mais il a juste oublié de passer son pantalon et se présente en caleçon ! Au seuil de la pièce, il met un genou en terre. Caroline le somme d’approcher et de vérifier que le nouveau-né est encore relié à sa mère. Suchet, duc d’Albufera, est stupéfait ! Admiratif, il déclare : "Le fils d’une pareille femme ne pourra être qu’ un grand homme !"

Seize coups de canons vont réveiller les Parisiens pour les prévenir qu’un petit prince est né chez les Bourbons. La foule grossit devant les Tuileries, en criant : "Vive le Roi ! Vive le duc de Bordeaux !"

Avec son exubérance napolitaine jointe à son expérience de fille de roi, Caroline a bien joué : personne  ne pourra contester qu’elle a eu un fils, Henri, duc de Bordeaux et qu’il est bien le fils du duc de Berry. Pour les Français, il est désormais "l’enfant du miracle".

La duchesse honore la promesse de son défunt mari 

Après la naissance de son fils, Caroline déprime un peu. Elle ne se remet pas de la mort de son mari et la vie aux Tuileries n’est pas follement gaie. Plusieurs fois par semaine, la duchesse voit les filles d’Amy Brown qui viennent prendre des leçons au palais. Fidèle à la promesse qu’elle a faite à son mari mourant, elle est très chaleureuse avec elles. Louis XVIII s’est montré généreux : il a titré Charlotte comtesse d’Issoudun et Louise comtesse de Vierzon. Aucune bâtardise n’apparaît sur leur blason. Il dote chacune d’une somme importante, 225.000 francs. Quant à la mère, Amy Brown, elle reçoit chaque mois 5.000 francs du comte d’Artois.

Pourquoi une telle générosité ? Elle s’explique par le fait qu’il n’est pas impossible que dans sa légèreté et sa folle passion pour Amy Brown à Londres, le duc de Berry ait contracté un mariage secret avec sa maîtresse. Si c’était le cas, il aurait été bigame, son mariage avec  Caroline serait annulé et son fils, le duc de Bordeaux, illégitime... Une situation inenvisageable. Il faut donc qu’Amy n’ait aucune raison de se plaindre, ni pour elle, ni pour ses filles.

Mais la générosité de la famille royale ne s'arrête pas là. La duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI et Marie-Antoinette, prend en charge Ferdinand, le fils de la danseuse Virginie Oreille, né quelques jours après le duc de Bordeaux. Le duc d’Angoulême pourvoit aux besoins de Caroline, la fille de Mlle Barré. Quant à la duchesse de Berry elle-même, elle prend soin de Ferdinand, fils de Mlle Delaroche. L’encombrante progéniture illégitime du duc de Berry n’aura pas à se plaindre ! 

Après la mort du prince, une vingtaine de femmes, venues de Nantes, se proclament toutes enceintes du duc de Berry ! Très calme, Caroline demande à Mesnard combien de temps son mari était resté à Nantes : "Une semaine, Madame". Elle s’exclame alors : "Mais alors, la chose est fort possible !"

La duchesse de Berry, icône de la Restauration

Le 30 avril 1821, quinze jours de fêtes accompagnent le baptême du duc de Bordeaux. Caroline, acclamée de toutes parts, reprend goût à la vie. Elle change la décoration de ses appartements des Tuileries et va adorer lancer des modes : les châles de cachemire, les robes plus courtes (5 cm au-dessus du sol) pour montrer ses ravissants petits pieds, des chapeaux surmontés de plumes d’autruche et de marabouts pour compenser sa petite taille…

Comme Marie-Antoinette, Caroline fait de folles dépenses pour ses toilettes. Et puis, elle fait de longs séjours dans son château de Rosny qui lui coûte aussi fort cher. Elle achète des meubles, des objets, des tableaux et se constitue une immense bibliothèque car c’est une lectrice impénitente. Ses auteurs favoris sont Lamartine, Musset, Hugo et par-dessus tout, Walter Scott. Elle réaménage le parc à l’anglaise de Rosny  et le peuple d’animaux : des moutons, des cerfs et même des kangourous ! C’est l’écuyer Mesnard qui est chargé de la gestion du domaine. A Rosny, elle reçoit beaucoup et l’une de ses amies, la Vendéenne Félicie de La Rochejaquelein, lui apprend à monter à cheval à califourchon, vêtue d’un pantalon d’homme. Shocking ! Elle lance aussi la mode des bains de mer : à partir de 1824, le fera chaque année un long séjour à Dieppe.

Mort de Louis XVIII, avènement de Charles X

C’est justement lors de son séjour à Dieppe en août 1824 que la duchesse de Berry est informée que Louis XVIII est au plus mal. Elle regagne immédiatement Paris. L’agonie du roi est horrible, il perd le souffle, ses jambes sont gangrenées. Il s’éteint dans la nuit du 13 au 14 septembre. 

L’avènement du beau-père de Caroline, le roi Charles X, commence par un sacre à Reims, semblable à celui de Louis XVI. Ce faste déplacé n’améliore pas la popularité du nouveau souverain. Il est un roi conservateur : il s’appuie sur l’Eglise et il autorise le retour des Jésuites. Il a ses "vieilles idées" et n’y renonce pas. 

Comme la duchesse de Berry est, de loin, la personne la plus en vue et la plus populaire de la famille, le gouvernement décide de lui organiser une tournée de propagande en Bretagne et en Vendée en juin 1828. Il était temps ! Ces provinces s’étaient soulevées pour soutenir le roi pendant la Révolution. Elles en avaient payé le prix du sang. Caroline commence son périple en Bretagne, de Vannes à Sainte Anne d’Auray, de Lorient à Rennes puis elle retourne à Nantes le 1er juillet. Elle endosse alors sa tenue d’amazone pour faire la conquête du bocage vendéen. Son voyage est un triomphe, les drapeaux blancs s’inclinent devant elle et les vétérans des guerres de Vendée aussi. A la fin de ce périple exaltant, elle dira : "Mes amis, si de nouveaux orages venaient encore troubler l’avenir de notre belle Patrie, c’est au milieu de vous que je voudrais reconquérir le trône de mon fils."

Les orages vont très vite arriver. Les quatre désastreuses Ordonnances de Charles X contre la liberté de la presse paraissent dans Le Moniteur du 26 juillet 1830. La famille royale est à Saint-Cloud lorsque, deux jours plus tard, la révolte commence à  gronder dans Paris. Des barricades s’élèvent, le tocsin sonne en fin d’après-midi, accompagné par le bourdon de Notre-Dame, En les entendant, Talleyrand, qui rédige ses mémoires dans son hôtel de la rue saint-Florentin, regarde sa montre et dit à son secrétaire : "Dans moins de cinq minutes, la branche aînée des Bourbons aura cessé de régner".  

En fait, il faudra trois jours pour que Charles X abdique. Il quitte Saint-Cloud pour Versailles puis Rambouillet. La caravane royale mettra treize jours à gagner Cherbourg. Le roi et sa suite s’installent d’abord dans un château en Angleterre avant de gagner l’Ecosse. Pendant ce temps, le duc d’Orléans est devenu roi des Français sous le nom de Louis-Philippe 1er.

Caroline est furieuse ! Au début des émeutes, elle voulait se rendre à Paris avec son fils, persuadée qu’elle pourrait rallier le peuple, à sa cause. Charles X l’en avait empêchée. En fait, elle ne supporte pas l’atmosphère étouffante et confinée de la Cour en exil. Elle ne supporte plus sa belle-famille. Elle laisse ses deux enfants aux mains de la duchesse d’Angoulême et part pour l’Italie afin de travailler à son grand projet… 

La duchesse de Berry perd sa Guerre de Vendée

Caroline, se souvenant de l’enthousiasme qui l’avait accueillie en Vendée, est persuadée que si elle réussit à convaincre les Vendéens, ils se soulèveront en faveur de son fils pour chasser Louis-Philippe. D’Italie, elle s’embarque pour la France en avril 1832. Ses correspondants l’avaient assurée que dès son arrivée, la Provence se soulèverait elle aussi en sa faveur. Mais la Provence reste très paisible et elle doit gagner la Vendée en se cachant. 

On l’avertit que la Vendée n’est pas prête à se soulever. L’époque n’est plus celle de Cadoudal et des Chouans, 1832 n’est pas 1793, le pouvoir n’est pas aux mains des Enragés mais aux mains du roi-bourgeois Louis-Philippe. Son équipée tourne au désastre : trois affrontements avec la gendarmerie, quelques morts et un château brûlé. La guerre de Vendée de Marie-Caroline est finie avant d’avoir commencé ! La duchesse s’est pourtant bravement comportée, déguisée en paysan vendéen surnommé "Petit Pierre". 

Courageuse, elle comprend qu’elle a perdu. Elle quitte le bocage pour se réfugier à Nantes, dans une maison sûre, en compagnie d’une fidèle, Mlle de Kersabiec. L'indomptable duchesse est très recherchée par la police de Louis-Philippe. Elle passe cinq mois, de juin à novembre 1832, dans sa cachette, jouant les héroïnes de Walter Scott, se prenant pour la  "Marie Stuart de la Vendée". Elle ne cesse d’envoyer à toute l’Europe des courriers rédigés à l’encre sympathique. 

Comme dans un roman d’aventures, elle va être trahie par un certain Deutz qui avait gagné sa confiance. Pour 500 000 francs, il vend la duchesse à Thiers, chef du gouvernement de Louis-Philippe. Dans la maison qui l’abrite, il y a une cachette derrière une cheminée. Elle avait déjà servi lors des guerres de Vendée. Lorsque les gendarmes envahissent les lieux, la fugitive s’y réfugie en compagnie de Mlle de Kersabiec, du fidèle Mesnard et d’Achille Dubourg, un jeune avocat nantais rallié à sa cause. Il fait froid. Les gendarmes allument un feu. La fumée étouffe les quatre clandestins. Ils sont obligés de sortir de leur cachette, presque asphyxiés et barbouillés de suie ! L’aventure finit piteusement. La duchesse de Berry est arrêtée, conduite à la forteresse de Blaye, en Gironde, où elle est incarcérée.

La turbulente prisonnière de Blaye

A ce moment, l’aventure tourne à la farce. Louis-Philippe est bien embarrassé. Faut-il juger et condamner la duchesse de Berry ? Thiers s’y oppose, disant "qu’il n’y a pas de jugement pour les princes". On pourrait la libérer et l’expulser mais c’est Caroline elle-même qui trouve le moyen d’aggraver son cas ! En effet, nouveau coup de théâtre : elle est enceinte ! La duchesse de Berry aurait-elle fauté dans le bocage vendéen ? Quel roman ! 

Le général Bugeaud est son geôlier à Blaye. Pour se justifier, elle lui dit qu’elle s’est mariée secrètement et que des motifs graves l’empêchent de révéler le nom de son époux. Pour ses plus fervents soutiens, l’annonce de cette grossesse est une catastrophe. Ils sont consternés. Leur héroïne perd tout son crédit. Comme d’habitude, elle accouchera avec une rapidité stupéfiante et en pleine nuit, le 10 mai 1833, d’une petite fille prénommée Anna. Au moment de la déclaration officielle de la naissance, Caroline révèle le nom de son nouvel époux : le comte Hector Lucchesi-Palli, gentilhomme de la Chambre du Roi des Deux-Sicile, domicilié à Palerme. Une étonnante révélation mais c’est la seule dont elle dispose pour sortir la tête haute de cette incroyable situation !

Le 10 juin, elle est libérée et peut embarquer avec son bébé pour Palerme qu’elle atteint le 5 juillet. Elle y retrouve (ou plutôt découvre !) son beau mari, de huit ans son cadet ! Il est brun, élégant, distingué. Peu importe que l’acte de mariage ait été antidaté, Caroline a un époux et un père pour sa fille. Certaines mauvaises langues le baptisent... "Saint Joseph" !

La duchesse se bat pour récupérer ses autres enfants

Evidemment, Charles X et son entourage ont peu apprécié les frasques de la duchesse. Ils ont quitté l’Ecosse et sont maintenant les hôtes de l’empereur d’Autriche au château de  Prague. Bien sûr, les deux enfants du duc de Berry sont avec eux. Suffoquant d’indignation, Charles X pense qu’il vaudrait mieux qu’ils ne revoient pas leur mère. Le nouveau combat de Caroline sera de les récupérer. Elle sollicite Chateaubriand, spécialiste des causes perdues pour plaider la sienne auprès de son beau-père et de sa belle sœur. L’équipée de Chateaubriand à l’assaut du château de Prague nous vaut quelques pages magnifiques dans ses "Mémoires d’Outre-Tombe". Il expose ainsi la situation :"Madame la duchesse de Berry a eu raison de faire appel à moi. La nature même de la faute qui lui a fait tout perdre ne m’éloigne pas. Jouer un trône, la gloire, l’avenir, une destinée pour une aventure n’est pas chose vulgaire. Le peuple, d’accord avec le Christ sorti de ses rangs, a un sentiment juste de l’humanité. Il excuse et pardonne. Il comprend qu’une veuve ait pu aimer sans cesse d’être une mère héroïque."

Évidemment, il échoue. Le vieux roi est intraitable. Pour lui, Madame Lucchesi-Palli n’est plus tutrice ni régente du duc de Bordeaux et sa sœur. Les enfants sont confiés à la duchesse d’Angoulême. Caroline est effondrée. Certes, elle pourra les revoir mais brièvement et en présence de tiers. Certes, ils pourront s’écrire mais elle craint pour l’éducation de son fils. Elle redoute que sa belle-sœur n’en fasse un être aussi borné et aux vues aussi étroites que celles de Charles X... Elle a tout compris. C’est ce qui va se passer. En attendant, Chateaubriand a comme toujours, un mot pour résumer la situation : "Caroline choisit d’être l’heureuse comtesse Lucchesi-Palli plutôt que d’être l’infortunée mère d’Henri V." 

Elle aime son mari, qu’elle appelle "Pacha". Ils auront quatre enfants, trois filles et un garçon qui les combleront de bonheur et leur donneront 28 petits-enfants ! Le couple va désormais partager sa vie entre le domaine de Brunnsee, dans le sud de l’Autriche et le palais Vendramin, à Venise, qu’ils achètent en 1844 et où leur vie sera joyeuse, comme une fête permanente.

Caroline est à Venise lorsqu’en 1848 Louis-Philippe est chassé du pouvoir. Une jolie revanche pour elle. En 1864, elle perd sa fille Louise. Deux mois plus tard, c'est son cher mari qui succombe à la grippe. Un immense chagrin pour elle. Elle répète qu’il a été le meilleur des époux.

Couverte de dettes dont elle n’a que faire, elle s’éteint le 16 avril 1870. Cela lui évitera d’être témoin du refus de la Couronne de France par son fils, le comte de Chambord, à cause de son obsession du drapeau blanc et son refus du drapeau tricolore. Comme l’avait prédit sa mère, l’héritier au caractère assombri par l’éducation confinée qu’il avait reçue, le prétendant légitimiste n’était plus en phase avec son époque. Sa mère, en revanche, s’était bien moquée de la sienne. Et avec quel panache !

 

Ressources bibliographiques :

Laure Hillerin, La Duchesse de Berry, l’oiseau rebelle des Bourbons (Flammarion, 2010)

Monique de Huertas, La Duchesse de Berry, l’aventureuse mère du dernier Roi de France (Pygmalion, 2001)

Edmond Duplan, Marie-Caroline, Duchesse de Berry (France-Empire, 1996)

Jean des Cars, Des couples tragiques de l’Histoire (Perrin, 2020)

 

“Au cœur de l’Histoire” est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière 
Diffusion et édition : Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais