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SAISON 2020 - 2021

"La reine du crime" Agatha Christie,  a rénové le polar avec ses personnages phares, Hercule Poirot et Miss Marple. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars raconte le parcours de cette pionnière au talent inépuisable. 

En 1926, Agatha Christie perd sa mère, la même année, son mari demande le divorce… En panne d’inspiration, elle remonte pourtant la pente et créée un personnage central de son œuvre : la détective Miss Marple. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars raconte la suite du parcours de la romancière britannique.

En 1975, un an avant sa mort, Agatha Christie confie au Daily News de New-York : “Je me suis mariée à 24 ans et nous avons été très heureux pendant onze ans. Puis ma mère est morte. Une grande perte pour moi et mon mari a trouvé une femme plus jeune. Vous ne pouvez décider de votre destin. C’est lui qui vous ratrappe.”

On ne saurait mieux dire ! Mais pour elle, le divorce a été douloureux. Dans l’espoir de se remettre, elle part pour l'île de Ténériffe, au Canaries, avec sa fille et Carlo, sa nounou-secrétaire. L’hôtel est merveilleux, la nature superbe mais Agatha doit écrire son nouveau livre “Le Train Bleu”. Elle va mal, l’inspiration la fuit. Heureusement, dans le même hôtel se trouve le docteur Lucas, qui a des dons de guérisseur. Il dirige un sanatorium dans le Norfolk et obtient des succès remarquables. Comme Agatha souffre d’un persistant mal de gorge, il lui demande simplement ce qui la rend malheureuse. Aurait-elle un problème conjugal ? Elle va tout lui raconter. Elle se décharge d’un fardeau trop lourd. Enfin ! Quelqu’un l’écoute et la comprend ! Ce quelqu’un va la sauver. 

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Au retour des Canaries, Agatha est redevenue elle-même. A Londres, avec sa fille et Carlo, elle s’installe dans le quartier élégant de Chelsea. Elle reprend son écriture. “Le Train Bleu” obtient un grand succès. En 1928, elle invente un jeune couple de détectives Tony et Tuppence Beresford dans “Le crime est notre affaire”. Elle gagne désormais bien sa vie. Et enfin, son divorce est prononcé le 20 septembre la même année. Rosalind gardera de bonnes relations avec son père. Celui-ci pourra enfin épouser Nancy Neel mais sa fille ne la verra jamais. Quant à Agatha, elle ne reverra plus son ex-mari mais aura le droit de continuer à porter son nom comme romancière.

Pour fêter son nouveau statut, elle part pour la Jamaïque. La veille du départ, elle dîne chez des amis et son voisin de table, un officier de marine, lui vante les charmes de Bagdad. Elle en a toujours rêvé, en grande lectrice des “Contes des Mille et Une Nuits”. Et quand elle apprend qu’on peut gagner Bagdad par le train, elle renonce à la Jamaïque et s’embarque à Calais dans les luxueuses voitures bleues aux décorations dorées de l’Orient-Express. Son périple l’enchante : après Istanbul, elle monte dans le Taurus Express pour gagner Damas. Et c’est en autocar qu’elle arrive à Bagdad.

Ravie de son périple, Agatha rentre à Londres avec l’idée de créer un nouveau personnage, Miss Marple. Jane Marple fait ses débuts dans “L’affaire Protheroe”. La romancière a trouvé le nom de son héroïne en achetant des chaises à Marple Hall. Elle explique que Miss Marple est le genre de vieille créature qu’elle aurait bien vue parmi les amies de sa grand-mère dans les villages de son enfance. 

Agatha trouve un second mari

Puis, Agatha repart en voyage : Rome, Trieste, le bateau jusqu’à Beyrouth puis un retour vers Bagdad et la Mésopotamie où elle retourne sur le chantier archéologique de Ur, dirigé par un archéologue britannique de grande réputation, Léonard Wooley et sa terrible épouse, la ravissante et insupportable Katherine. La romancière était déjà passée par Ur lors de son précédent voyage mais depuis, un nouvel archéologue est arrivé. Il a 25 ans, il est beau, il a une fine moustache brune et un regard romantique. Il s’appelle Max Mallowan. Il va devenir l’homme de sa vie. Elle l’accompagne dans ses fouilles et lorsqu’elle part, il propose de l’accompagner pendant une partie du trajet. Elle accepte. Finalement, il prendra l’Orient-Express avec elle et ils rentreront à Londres ensemble.

Très vite, il lui demande de l’épouser. Elle est amoureuse mais elle a peur : il a quatorze ans de moins qu’elle. Elle avoue pourtant “Rien au monde ne me paraitrait plus délicieux que d’être sa femme”. Elle accepte donc. Rosalind et Carlo sont tout-à-fait d’accord. Le chien Peter aussi ! Seule sa sœur Madge est horrifiée par la différence d’âge. Sept mois après leur rencontre, Agatha et Max se disent oui à Edimbourg à l’église de Saint-Colomba. Pour rendre cette union moins choquante, le jeune marié se vieillit de cinq ans et Agatha se rajeunit de trois : sept ans de différence, c’est toujours plus acceptable que quatorze !

Leur lune de miel les conduit à Venise, sur la Côte dalmate par le Simplon-Orient-Express, bien sûr, puis en bateau le long de l’Adriatique jusqu’à Athènes. Agatha dit alors à son mari: “Mon chéri, tu m’as enlevé un tel poids de mes épaules. Je n’imaginais pas à quel point il était lourd. Je sens toutes mes blessures qui se referment. Tu m’aimes exactement de la façon dont j’ai toujours voulue être aimée. Cela m'apparaît comme un miracle… C’est merveilleux de recommencer une nouvelle vie avec toi.”

La double vie d’Agatha : romancière et épouse d’archéologue

Agatha a aussi quelques-uns de ses livres adaptés au théâtre, avec des succès plutôt moyens. Fin 1930, elle écrit pour la scène “Black Coffee” qui met en scène Poirot et Hastings. C’est un succès. Ensuite, elle publie “5h25” , une horrible histoire de meurtres et de tables tournantes sur la lande enneigée de Dartmoor. Elle dédie cette intrigue à son mari puis part le rejoindre en Irak. Il lui fait aussi découvrir l’Iran. C’est comme un deuxième voyage de noces. Max décide de ne pas retravailler à Ur mais de participer à un nouveau chantier sur le site de Ninive, l’ancienne capitale d’Assyrie. Elle l’y rejoint en octobre 1931 et sur place, elle est à la fois son assistante dans ses fascinants travaux et la romancière très inspirée par les lieux où elle se trouve. Elle écrit alors quelques uns de ses meilleurs livres : en 1933 “Le crime de l’Orient-Express”, “Mort sur le Nil” en 1934, puis “Meurtre en Mésopotamie”.

Un peu comme Rudyard Kipling  avec l’Inde, Agatha Christie permet à ses innombrables lecteurs de monter avec elle dans le mythique Orient-Express, d’embarquer sur le Nil pour découvrir la Haute-Egypte  et de découvrir l’étrange vie des archéologues au milieu des tempêtes de sable en Mésopotamie. Pour le couple, le bonheur est total si ce n’est l’absence d’enfant. En 1934, Agatha a fait une fausse couche. L’épreuve l’a encore rapprochée de son mari. Elle a alors décidé qu’à défaut de famille, elle partagerait avec Max son exaltante carrière. 

La guerre sépare le couple Mallowan

Pour Agatha Christie, l’année 1939 commence très bien. Le Daily Express a payé une somme énorme pour publier son nouveau livre en feuilleton. Le journal explique que s’il a payé si cher c’est: 

1). parce que l’auteur pense que c’est son meilleur roman policier, 

2). parce que son agent littéraire le pense aussi, 

3). le Daily Express est d’accord. 

Il s’agit d’un de ses plus fameux livres : “Dix petits nègres”. Depuis 2020, son titre est devenu “Ils étaient dix”… 

Mais l’euphorie ne dure pas longtemps puisque la guerre éclate. Max s’engage dans une patrouille de volontaires surveillant la côte nuit et jour. Carlo Fisher, la secrétaire, travaille dans une usine de munitions et Agatha reprend du service  comme infirmière à l’hôpital régional. Sa fille Rosalind, qui a à présent 20 ans, s’engage dans les Auxiliaires Féminines. Tous les Mallowan et leur entourage participent à l’effort national britannique.

Malgré son immense succès, Agatha Christie fait face à de grandes difficultés financières car aux Etats-Unis, d’où proviennent les 4/5ème de ses revenus, tous ses gains sont bloqués depuis un mois. Jusqu’ici, un écrivain, considéré comme auteur étranger non résident, ne payait pas d’impôts. Désormais, la Justice américaine réclame des taxes sur tout ce qu’Agatha a touché. Londres est la proie du blitz. Les Mallowan résident à Sheffield Terrace. Trois maisons voisines sont soufflées. Mais Agatha refuse d’obéir aux consignes et de descendre dans le métro. Elle s’explique : “J’ai toujours eu la hantise d’être coincée sous terre. Je dormais normalement dans mon lit, où que je sois. J’ai fini par m’habituer aux alertes aériennes sur Londres, au point de ne même plus me réveiller complètement. Je me disais seulement dans un demi-sommeil en entendant les sirènes et les bombes les plus proches : “Allons bon,les revoilà encore!”.”

C’est à cette époque épouvantable que le Royaume-Uni  eut le plus envie de s’endormir en lisant Agatha Christie. En 1941, elle publie deux livres “Les vacances d’Hercle Poirot”, distrayant et rappelant une époque heureuse où l’on prenait encore des vacances mais surtout “N ou M” où l’on retrouve le couple Beresford qui traque les espions nazis. C’est la première fois qu’Agatha Christie écrit un livre totalement anti-nazi. Un magazine américain refusera de le publier en feuilleton. Il faut dire que les USA ne sont pas encore entrés en guerre à ce moment-là…  

Depuis le début 1941, Max travaille à l'Intelligence Service de la Royal Air Force. Il n’est pas content car il estime qu’on ne l’utilise pas assez. Il parle couramment arabe et juge qu’il serait plus utile au Moyen-Orient. Fin 1942, il se voit enfin confier une mission. Il part pour Le Caire. C’est la première séparation du couple depuis dix ans. Ils ont le droit de correspondre en employant des codes. Même Clementine Churchill est obligée d’en faire autant. Lorsque Winston est en mission à l’étranger, elle écrit à “M. Bullfinch”, c'est-à-dire “M. Bouvreuil". Pour Max, Agatha choisit “Mr. Tupper” (petit chien !).

Sur les conseils d’Edouard Carter, le découvreur de la tombe de Toutankhamon, Agatha écrit “La mort n’est pas une fin”, qui se déroule en Egypte, au temps des pharaons. Sa fille Rosalind, mariée un an plus tôt, accouche en septembre 1943 d’un petit Mathew. Agatha est grand-mère ! Elle va aussi écrire un nouveau roman intitulé “Loin de vous ce printemps”. Il est signé Mary Westmacott. C’est un pseudonyme qu’elle avait déjà utilisé à plusieurs reprises depuis 1930, pour écrire des romans qui ne sont pas policiers mais généralement inspirés par sa propre vie. Mais cette-fois, ce n’est pas le cas. C’est purement romanesque !

Juin 1944, le Débarquement. Les chars alliés progressent vers Paris mais la guerre n’est pas finie. Rosalind apprend que son mari, porté disparu, est mort près de Falaise. Une véritable tragédie. La jeune femme est détruite, sa mère la soutient mais tremble pour Max. Au printemps 1945, elle apprend qu’il est vivant, qu’il revient de Libye. Ils se retrouvent enfin et éclatent de rire : ils ont un peu changé, chacun d’eux a pris au moins douze kilos ! Après tous les drames de la guerre et les difficultés fiscales, l’après-guerre sera une époque faste pour la romancière.

Le triomphe de Lady Mallowan

Le théâtre va beaucoup l’occuper mais aucune de ses adaptations scéniques ne remporte un vrai succès. En revanche, à partir d’un petit script tiré d’une comptine pour enfants, elle écrit une pièce “The Mousetrap” (“la souricière »). La première a lieu le 6 octobre 1952 au Royal Theater de Nottingham et sera jouée dans plusieurs villes de province avant d’arriver à Londres un mois plus tard. Les deux personnages principaux sont interprétés par des acteurs célèbres, Richard Attenborough et son épouse Sheila Sim.  C’est un véritable triomphe. La pièce bat tous les records de longévité à l’affiche, avec bien entendu des changements de comédiens. En novembre 1962, pour le dixième anniversaire de la création, Agatha Christie affronte une fois de plus  “l’enfer du Savoy”, c'est-à-dire un grand dîner dans cet hôtel mythique pour fêter l'inusable “piège à souris”. Un gâteau immense, pesant une demi-tonne, est couvert de souris en sucre ! Agatha aura cette phrase inoubliable : “Ne laissez à personne le soin de dire que rien d’excitant n’arrive quand vous êtes vieux, parce que c’est faux. Ce soir, je passe une soirée formidable.”

Aujourd’hui, la pièce se joue toujours à Londres ! En 1961, l’UNESCO avait annoncé qu’Agatha Christie, traduite dans 200 pays, était l’auteur de langue anglaise la plus vendue dans le monde. Churchill déclare qu’elle “est la femme a qui le crime a le plus raporté depuis Lucrèce Borgia !”. En 1971, la reine Elizabeth II élève Agatha Christie au titre de Dame de l’Empire Britannique. Elle fait sa dernière apparition publique trois ans plus tard pour la première adaptation au cinéma du “crime de l’Orient-Express”, dont le casting prestigieux comprend Ingrid Bergman, Lauren Bacall, Jacqueline Bisset, Anthony Perkins ou encore Sean Connery ! Quant à Hercule Poirot, il est incarné par Albert Finney que la romancière a adoré dans ce rôle !

L’année suivante, en octobre 1975, une crise cardiaque la terrasse. Elle s’éteint le 12 janvier 1976. Elle est enterrée dans le petit cimetière du village de Cholesey. Sur sa pierre tombale blanche, décorée de feuillage et d’angelots, ces vers d’Edmond Sencer, un poète du XVIe siècle, sont gravés comme elle l’a voulu : “Le sommeil après un dur labeur, le port après une mer agitée, le calme après les combats, la mort après la vie sont source de félicité”. 

Dix neuf mois plus tard, Max vient la rejoindre. Et une faute s’est glissée sur sa tombe : “archéologiste” est devenu “archéaologiste” ! Agatha a dû bien rire, là où elle se trouve, elle qui était nulle en orthographe !

 

 

Ressources bibliographiques :

Jean des Cars, Portrait dans L'Éventail, Bruxelles (Novembre 1976)

Béatrix de l'Aulnoit, Les mille vies d’ Agatha Christie (Tallandier, 2020)

Marie-Hélène Baylac, Agatha Christie, les mystères d’une vie (Perrin, 2019)

 

 

“Au cœur de l’Histoire” est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière 
Diffusion et édition :  Salomé Journo 
Graphisme : Karelle Villais