L’Eurovision, une occasion unique d’interroger nos préjugés

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© FRANCISCO LEONG / AFP / Europe 1
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Entre les clichés sur les nationalités et les stéréotypes concernant le concours lui-même, l’Eurovision nous incite à interroger la fabrique (inévitable) de nos préjugés.

"Ecoutez sans préjugés et vous serez peut-être surpris !" Le très sérieux quotidien The Guardian s’en était ému en 2015 : l’Eurovision attire souvent pléthore de stéréotypes en tout genre. La musique est forcément mauvaise, tous les candidats sont excentriques ou ringards, les paroles sont superficielles, les votes sont truqués… Qui n’a jamais entendu (ou tenu) une parole en ce genre au sujet du concours, qui se tient samedi soir ?

Sans parler, bien sûr, des préjugés concernant les nationalités. Rares sont les événements qui donnent à voir, en même temps, autant de candidats issus de pays différents. Et selon les dernières avancées en neurosciences, même les plus ouverts des êtres humains ne peuvent s’empêcher de fabriquer des stéréotypes face à quelqu’un que notre cerveau perçoit comme "étranger" : étranger par rapport à mon pays, ma langue, mon style musical ou même ma façon de m’habiller. Comment enrayer ces stéréotypes ? Europe 1 fait une petite plongée dans le cerveau humain.

Pourquoi a-t-on, tous, des préjugés ?

Le fruit de deux aptitudes tout à fait basiques. Qu’on le veuille ou non, notre cerveau produit des préjugés à la chaîne. Ils sont le fruit de deux aptitudes fondamentales de l’être humain : celle de former des concepts généraux à partir de données particulières ; et celle de se sentir appartenir à un groupe, donc de percevoir "les autres" comme étrangers. "C’est ce que l’on appelle le ‘paradigme des groupes minimaux. Les minces contre les gros, les jeunes contre les vieux. […] Nous éprouvons des difficultés à considérer les membres de l’autre groupe, ‘l’exogroupe’, comme des individus à part entière", décrypte dans Sens et santé, le magazine du Monde, le chercheur en sciences cognitives Martial Mermillod.

Et cela marche aussi pour les nationalités, pour ceux qui ne parlent pas la même langue, ceux qui ont une couleur de peau différente, pour ceux qui n’écoutent pas la même musique que nous… et même pour des détails encore plus insignifiants. "Cela peut concerner toutes sortes de groupes, même les plus petits. […] Des expériences de terrain ont montré que ce processus de déshumanisation avait lieu entre des groupes de personnes portant des tee-shirts de couleurs différentes", rapporte Martial Mermillod.

Le cerveau, ce flemmard. Devant chaque nouveauté, devant chaque incertitude, devant chaque différence, le cerveau calcule automatiquement la balance coût/bénéfice d’une décision, d’une action ou d’un jugement, en fonction des informations stockées dans notre mémoire, issues de nos expériences passées, mais aussi de notre éducation, de nos lectures, des médias. Un réflexe qui remonterait, selon certains, aux origines de l’humanité, où tout étranger au clan était perçu comme ennemi potentiel.

" La prise de conscience effectuée, la majorité des personnes chercheront à s'améliorer "

"Même si tout nous dit que nous avons tort, nous allons avoir tendance à persévérer dans l’erreur. Pourquoi ? Parce que le coût de la correction est supérieur, pour notre cerveau, au bénéfice qu’il en escompte", nous explique Slate, commentantune vaste étude internationale publiée en 2016 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Et de poursuivre : "Le revers de la médaille, c’est que, lorsque des préjugés sont ancrés dans notre cervelle, parce qu’ils nous ont été bénéfiques par le passé – à l’échelle de notre histoire individuelle et, surtout, évolutive –, il est atrocement difficile d’en changer, même s’ils nous poussent à prendre une mauvaise décision".

Une carence d'activité dans la zone de l'empathie ? Pour les chercheurs en neurosciences, l’explication se trouverait en partie dans le "cortex médian préfrontal" (mPFC) de notre cerveau, la région où se forme l’empathie et où se forgent nos impressions sur autrui. "Par exemple, on sait que l’activation du mPFC s’amplifie quand nous avons affaire à une personne jouissant de l’estime générale ou possédant du prestige, comme les pompiers ou les astronautes. Ce n’est pas le cas s’il s’agit de quelqu’un qu’on méprise ou qui nous dégoûte, tel qu’un drogué ou un sans-abri", détaille dans The Conversation la chercheuse en neurosciences américaine Caitlin Millett.

Les spécialistes sont formels : personne n’échappe aux préjugés. En fonction de notre éducation, de notre environnement socio-culturel, de notre ouverture d’esprit, on peut plus ou moins y être réceptifs, les stéréotypes que l’on construit seront plus ou moins lourds de conséquences. Mais ils concernent bien tout le monde.

Comment lutter contre nos préjugés ?

La prise de conscience, la base de la lutte. "Pour un stéréotype d'une demi-phrase, il faudra toujours un argumentaire d'au moins une demi-page pour le déconstruire méthodiquement", reconnaît  dans Les Echos Etienne Allais, dirigeant de la société Entre-autres, spécialisé dans la lutte contre les discriminations dans le management. Car la lutte contre les préjugés passe avant tout par celui ou ceux qui les émettent.

Pour lutter contre, il existe une méthode radicale, simple sur le principe, mais ô combien difficile à réaliser : en prendre conscience. Lorsque l’on prend connaissance que le jugement que l’on porte n’est basé sur aucune connaissance solide, qu’il est influencé par autre chose que l’objet jugé lui-même, l’activité du "cortex médian préfrontal" se relance, et le préjugé s’évapore dans la plupart des cas. "La prise de conscience effectuée, la majorité des personnes chercheront à s'améliorer, car c'est aussi le propre de notre cerveau : il aime apprendre", rassure Etienne Allais.

Quelques clés pratiques pour nous aider. Mais encore faut-il être capable d’une telle prise de conscience. Le stéréotype est tenace, surtout lorsqu’il n’est pas remis en cause par le "groupe" auquel on se sent appartenir. Une réponse collective, par l’éducation, les médias, la culture, est donc toujours plus efficace. Il existe, toutefois, quelques exercices. L’université de Harvard, par exemple, propose un test en ligne, disponible ici en français, avec une série d’exercices (donner des notes sur 10 en fonction de l’âge, associer des mots flatteurs ou non à des images de personnes, des mots masculins ou féminin…) destinées à nous faire prendre conscience en cinq minutes de nos préjugés sur une catégorie : la nationalité, le genre, le poids, l’orientation sexuelle, l’âge etc.

Jouer à des jeux de rôle permettrait, également, de muscler notre "cortex cingulaire antérieur", qui nous aide à détecter nos erreurs. Enfin, pour chaque situation, les spécialistes recommandent de mettre au point à l’avance une grille d’évaluation claire et précise, à laquelle se référer pour éviter de juger avec nos stéréotypes. Un exemple ? Notez, dès maintenant, ce qui vous fera voter pour un candidat au Concours de l’Eurovision (la voix, le rythme, la bonne humeur, la prestation scénique…). L’anticipation, la prise de distance, la réflexion et la concentration que vous mettrez en œuvre en constituant cette grille devrait vous aider à prendre conscience, le soir venu, de vos jugements basés sur le physique, le sexe, la couleur de peau ou le pays, par exemple.

 

>> Les trois informations à retenir 

- Personne n'échappe aux préjugés, même les personnes les plus ouvertes 

- Ils sont le fruit, notamment, de notre sentiment d'appartenance à un groupe, au sens (très, très) large du terme (même pays, même langue, même style musicale, vestimentaire, corpulence, âge etc.)

- Pour combattre les préjugés, la base est de se rendre compte que l'on en a. Les jeux de rôles et la mise par écrit de critères objectifs de jugement peuvent aider